Xavier, mon cousin trisomique, qui m’accompagne sur le chemin de la foi (Janvier 2016)

Xavier, tu es mon cousin, le dernier de 5 enfants. Tu as 3 ans de moins que moi, tu es trisomique, et tu as pris une place qui m’a étonné dans mon chemin.

Je suis venu habiter dans ta famille pendant 4 ans, au moment où j’ai démarré les études de médecine en même temps que j’étais en formation pour être prêtre au sein des G.F.U. Tu étais alors en pleine « crise ». Tu souffrais, sans doute, de voir tes frères et sœurs prendre leur indépendance, se marier, quand tu devais dépendre des autres, avoir beaucoup de difficultés à ce qu’on comprenne ce que tu disais. Alors, à la moindre contrariété, tu cassais tout. Il devenait difficile d’aller avec toi à l’extérieur. Nous ne savions jamais quelle explosion de violence allait surgir en toi. Il t’arrivait de mettre en danger ta vie ou la nôtre et il était parfois difficile de te maîtriser. Je n’oublie pas le regard des gens autour de nous dans la rue dans ces moments-là.

Tu aimes les bandes dessinées, les dessins animés, et tu as donné un surnom à tes parents et frères et sœurs. Tu t’es identifié à ton père et tu l’appelles « papa Dupont » ; toi, tu es l’autre « Dupont ». « Tournesol », c’est ton frère très distrait. « Cap’tain Haddock », c’est ton autre frère. « Maman fiore », c’est la retranscription du seul nom féminin dans les aventures de tintin : « Castafiore ». Quand je suis arrivé chez toi, je ne parlais à personne de mon chemin en G.F.U. et, officiellement, j’étais seulement étudiant en médecine. Au moment où je traversais des doutes dans la foi et dans mon chemin, tu ne m’as pas intégré dans les personnages de Tintin, mais tu m’as appelé « Bruno alléluia ». Cela m’a touché, questionné. Que voulais-tu me dire ? Quel signe Dieu voulait-il me donner par toi ?

Dans le même temps où tu pouvais être très violent, tu venais prendre mes cassettes et tu passais des heures à chanter les cantiques. Tu avais 15 ans. Tes parents ne savaient pas comment te proposer une catéchèse et craignaient que Jésus s’inscrive pour toi dans la lignée de tes héros : Tintin, Lucky Luke ou autre… Un jour, ta famille visitait une église romane. Tu t’es séparé du groupe familial et tu as regardé tous les tableaux du chemin de croix. Tu es revenu en disant : « É-u… i-ain eusieur… » Et, tu attendais que nous reformulions ce que tu venais de dire pour vérifier que nous avions bien compris : « Jésus, vilain monsieur ! » Il ne suffisait pas de reformuler, il fallait encore compléter la phrase pour entendre le message que tu voulais nous transmettre : « Jésus a été tué par les vilains monsieurs. » Cela t’avait profondément bouleversé. Voyant comment Jésus comptait pour toi, tes parents m’ont demandé de te préparer à la première communion.

J’avoue avoir été bien dérouté n’ayant aucune formation pour cela. Je reste marqué par l’intensité de ton écoute quand nous parlions de Jésus. Tu as fait ta communion dans un couvent de dominicaines lors d’un week-end de l’équipe Vie Chrétienne de tes parents. Les sœurs t’ont demandé d’apporter le pain à la procession des offrandes. Souvent, quand on te demandait quelque chose, tu répondais par un grand NON ! et tu envoyais tout par terre. Là, avec un immense sourire, tu as remonté l’allée en disant : « C’est Jésus, c’est Jésus » Mieux que bien d’autres, tu avais compris que la consécration n’est pas un instant « t », une « phrase magique » de la prière eucharistique mais que la messe est un tout.

Tu es le seul de mes cousins que j’ai invité à toutes les étapes vers l’ordination.

Lors de l’admission, tu as senti qu’il se jouait quelque chose d’important qui devait remuer le cœur de mes parents. Au moment où j’ai répondu : Me voici ! », tu es sorti de ta place pour aller donner un grand baiser de paix à ma mère.

Lors du repas après l’ordination diaconale, toi qui restais toujours de ton côté, tu es venu « faire salon » avec mes collègues médecin et tu as pris part à la conversation : « Lou ! » Que voulais-tu nous dire ? Comme je n’arrivais pas à reformuler, tout en commençant à t’énerver par désespoir, tu as repris : « tou ! Poté ! Angouê ! Libou ! Bodo ! Tab !… » « Tours Poitiers, Angoulême, Libourne, Tarbes… » Tu venais d’énumérer les stations de la ligne de train Paris – Lourdes pour m’aider à comprendre le son que je n’arrivais pas à traduire. Il ne me restait plus qu’à reformuler : « Lourdes ! », et et compléter : « Pour moi aussi, comme pour Bruno, Jésus compte pour moi. Tous les ans, je vais au pélerinage de Foi et Lumière à Lourdes. Moi aussi, j’ai engagé ma vie avec lui. »

Lors de l’ordination presbytérale, tu étais au deuxième rang, juste derrière mes parents. Au moment où je viens leur donner la paix, de ta place, tu m’as agrippé vigoureusement et fait basculer au point que mes pieds ne touchaient plus le sol pour me dire ta présence à mes côtés pour la route.

Lors d’un dîner chez un militant catholique pour la défense de la vie mondialement connu et parfois un peu trop fondamentaliste, sa fille, apprenant que ma tante avait un fils trisomique, lui dit :

–     « Oh, quelle grâce vous avez ! »

Elle a eu bien de la chance de ne pas prendre une paire de claques ! Sait-elle la part de souffrance pour toi, pour ses parents, sa famille ? Comment peut-elle, sans porter elle-même cette souffrance, se permettre cet « acte de foi » qui se tourne agression pour l’autre ?

Pourtant, sans rien oublier des moments très difficiles traversés, sans rien oublier de la souffrance et du questionnement et des angoisses qui ont surgi avec ta naissance, je sais le chemin que, par toi, l’Esprit Saint a permis de faire à tes parents, à toute ta famille. Je sais combien le Christ m’a guidé et tenu par toi tout au long de la route. Alors, je continue à compter sur ton affection que tu m’exprimes avec tant de force chaque fois que je te retrouves. Je continues à compter sur ta prière.

Depuis des années, tu es entré en communauté à l’Arche de Jean Vannier. Tu n’y es pas seulement comme « pensionnaire », mais, j’ose le dire, comme « religieux ». Avec toi, je rends grâce à Dieu pour ce que l’Arche apporte, non seulement à ceux qui ont besoin d’un accueil spécifique, mais à toute la société en témoignant en acte que nous ne pouvons vivre pleinement et devenir vraiment humain qu’en accueillant celui qui est différent, plus vulnérable à vue humaine et que celui-ci a des richesses humaines qui nous manquent, cette capacité à accueillir Dieu par exemple.

Je ne sais quelle est ta compréhension de la « présence réelle », mais je ne doute pas que tu as une compréhension de l’Eucharistie très supérieure à la mienne.

Bruno, Revue « Quelqu’un parmi nous », janvier 2016

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1 réponse à Xavier, mon cousin trisomique, qui m’accompagne sur le chemin de la foi (Janvier 2016)

  1. nadine.lemerciergerard@laposte.net dit :

    Très beau texte Bruno.nadine LG

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