Chapitre 5 – Deux conceptions de la dignité radicalement différentes

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1. Qu’est-ce qui fait mesure pour l’homme?

1.1. Pour l’A.D.M.D., l’homme est la mesure de l’homme.

Comparons au niveau anthropologique, en dehors de la foi en un Dieu créateur et sauveur en Jésus Christ, la structure des deux conceptions de la dignité en présence: celle de l’A.D.M.D. et celle de l’Eglise.

Si l’on met de côté les philosophies qui ne se positionnent pas sur cette question (en particulier les philosophies de l’histoire telle que la pensée Hegelienne), on peut classer les courants philosophiques en deux grandes classes, suivant la façon dont ils situent la mesure de l’homme. D’un côté nous avons tous les penseurs qui, à la suite d’Aristote, des stoïciens, de Nietzsche et de bien d’autres, comprennent l’homme à partir de lui-même. De l’autre côté, nous avons, à la suite de Platon, Pascal, Lévinas et bien d’autres, des philosophes pour lesquels l’homme se comprend à partir d’un au-delà de lui-même, quelque soit le nom et la réalité de cet au-delà.

Pour l’A.D.M.D., l’homme est la mesure de l’homme. En effet, quand un homme décide pour lui-même qu’il a assez vécu, qu’il n’a plus rien à attendre de la vie, quand il détermine ce qui est digne ou non de lui, il se situe comme étant à lui-même sa propre mesure.

1.2. Pour l’Eglise, l’homme n’est pas la mesure de l’homme.

Pour l’Eglise, l’homme doit se comprendre par rapport à un au-delà de lui-même. Il n’est pas à lui-même sa propre mesure. Nous sommes là au point central de ce qui sépare l’A.D.M.D. et l’Eglise, au point à partir duquel toutes les autres différences s’éclairent.

Pour les chrétiens, cet au-delà de l’homme a un nom. C’est un Dieu créateur et sauveur, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, celui qui a fait Alliance avec le peuple juif, qui l’a libéré d’Egypte, qui selon ce qu’avait annoncé les prophètes s’est incarné en Jésus Christ. C’est Celui qui nous a laissé son Esprit pour que nous vivions de son amour et qui reviendra nous sauver à la fin des temps, c’est-à-dire nous ouvrir à une vie pleine et éternelle avec lui.

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On retrouve cette affirmation du fait que l’homme n’est pas à lui-même sa propre mesure dans le Décalogue, et en particulier dans les premiers commandements:

« C’est moi le Seigneur, ton Dieu, qui t’ai fait sortir d’Egypte, de la maison de servitude: tu n’auras pas d’autres dieux face à moi. Tu ne te feras pas d’idole, ni rien qui ait la forme de ce qui se trouve au ciel là-haut, sur terre ici-bas ou dans les eaux sous la terre. »[1]

C’est-à-dire tu ne prendras pas la place de l’être mystérieux dont parle le premier commandement, tu ne t’y mettras pas toi-même, tu n’y mettras pas ta raison ou ton image.[2]

Contrairement à ce que pensent les membres de l’A.D.M.D., ce qui distingue les conceptions de la dignité de l’homme qu’ont l’A.D.M.D. ou l’Eglise, ce n’est pas seulement une interprétation du « Tu ne tueras point », c’est tout le Décalogue et la façon même de comprendre l’homme.

2. Comment est exprimée cette dignité?

2.1. A l’A.D.M.D., une définition qui propose un contenu.

Il est une autre manière d’exprimer cette différence radicale, c’est de regarder comment est exprimée la dignité de l’homme, quel est son contenu.

Pour l’A.D.M.D., la dignité de l’homme est définie à la fois positivement et négativement:

–     Positivement, la dignité de l’homme c’est de vivre sous l’empire exclusif de sa raison, de vivre selon son seul néocortex, de nier en lui la part reptilienne de son cerveau, de ne pas dépendre d’autre que de soi-même, d’être maître de soi-même. Ainsi, l’homme est maître de sa vie jusque dans sa mort, et la possibilité de décider de sa mort serait la suprême autonomie, celle qui définit l’homme… avant qu’on ne la perde tout à fait.[3]

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–     Négativement, l’homme est considéré comme n’étant plus un homme, comme n’étant plus digne, si son intégrité physique ou mentale est atteinte:

« Faut-il donc attendre que toutes les fonctions se dégradent l’une après l’autre: la vue, l’ouïe, le système respiratoire, le tube digestif, le système urinaire, les forces… la tête ? L’être humain est complexe. Qu’une seule de ses fonctions essentielles soit atteinte, et l’homme ne peut plus penser et agir pleinement en homme. Dès lors, ce qu’on appelle sa « vie » n’est plus qu’une « survivance », et lui-même n’est plus que l’affligeante caricature de l’homme qu’il a été. Qui peut donc mettre fin à ce reste de vie dérisoire ? Le médecin, par l’euthanasie ? C’est lui le plus éclairé, mais en a-t-il le droit ? Je répondrais volontiers oui, le présumant compétent et intègre. Mais ce droit de trancher une vie inutile et sentie comme à charge, il n’y a en réalité qu’un à qui on ne puisse le contester: c’est l’intéressé, c’est le vieillard lui-même. A lui d’y réfléchir et de s’y prendre à temps. »[4]

D’une telle conception de la dignité découle un droit à être maître de son corps, de sa vie, un droit à l’avortement, à l’euthanasie et au suicide délibéré. De tels droits impliquent que les moyens de les mettre en oeuvre soient mis à disposition.

2.2. Pour l’Eglise: une dignité exprimée comme mystère, comme question.

Pour l’Eglise, au contraire, la dignité n’est pas définie, elle est posée comme mystère, comme question[5]:

« Qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui, le fils d’un homme pour que tu en prennes souci ? Tu l’as voulu un peu

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moindre qu’un dieu, le couronnant de gloire et d’honneur ; tu l’établis sur les oeuvres de tes mains, tu mets toutes choses à ses pieds. »[6]

Elle est encore dite comme mystère lorsqu’elle est affirmée comme dignité d’être créé et sauvé par Dieu. En effet, ici elle paraît être exprimée positivement, mais elle est référée à un être qui est pour l’homme un être mystérieux. L’incarnation de Dieu en Jésus Christ n’annule pas cette part de mystère. D’une certaine façon, c’est l’incarnation même de Dieu en Jésus Christ qui interdit à l’homme de se faire une image de Dieu. L’homme ne peut se faire une image de Dieu à sa mesure. Il est devant un Dieu qui a choisi librement de se dire, qui a choisi librement la façon de le faire, le lieu et le temps pour cela. En se disant, Dieu reste pour autant mystérieux, car nous ne sommes pas encore à la fin des temps:

« A présent, nous voyons dans un miroir et de façon confuse, mais alors, ce sera face à face. A présent, ma connaissance est limitée, alors je connaîtrai comme je suis connu. »[7]

L’homme, qui se comprend lui-même dans une ouverture à Celui qui l’a créé, à Celui qui veut le sauver, à cet être qui reste mystérieux, cet homme est pour lui-même un mystère.

Le chrétien n’est pas seulement devant un Dieu qui est mystère, devant lui-même comme mystère, il est aussi devant un Dieu qui s’est fait chair. Il est devant le Christ qui s’est dit comme le chemin vers le Père, à la fois celui qui montre la route, qui donne un exemple, et celui qui réalise en sa naissance, sa mort et sa résurrection, ce chemin de Dieu vers l’homme et ce passage pour la vie éternelle de l’homme vers Dieu. Mais ce Christ qui est le chemin, la vérité, la vie,[8] n’annule pas le mystère. Dès lors qu’on n’en fait pas une idole, un « existant » au sens lacanien du terme, il ouvre au mystère, au mystère de l’homme et à celui de Dieu.

Dans une telle perspective, à moins d’en sortir et de s’ériger comme mesure pour l’homme, il n’est pas possible de se situer comme maître de la vie, de la mort et de décider par exemple de se tuer.

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3. Pour l’A.D.M.D. et pour l’Eglise, l’homme est caractérisé par sa raison, mais celle-ci n’est pas située de la même manière dans les deux conceptions.

3.1. L’anthropologie de l’A.D.M.D.: une anthropologie qui réduit l’homme à sa raison.

Les stoïciens, et l’A.D.M.D. avec eux, exaltent la raison en l’homme au point de présenter un idéal de l’homme qui ne correspond pas à la réalité. Ils ont une réflexion qui ne rend pas compte du mal en l’homme, qui ne rend pas compte de la complexité de l’homme.

Constatant que l’homme peut dire vouloir une chose à un moment donné, par exemple signer, alors qu’il n’est pas malade, une déclaration de volonté de mourir dans la dignité[9], et changer d’avis lorsque la situation se présente, l’A.D.M.D. exalte le courage de l’homme qui doit savoir nier la partie reptilienne de son cerveau, nier une partie de lui-même et vivre sous l’influence de son seul néocortex.

Dans le guide d’autodélivrance, on retrouve cette idéalisation de l’homme et cette vision simplificatrice, notamment dans la proposition de délibération finale avant de décider de se suicider. Il n’y a aucune réflexion sur le fait que l’homme ne raisonne ni à partir de sa seule raison, ni en dehors de toute influence extérieure. L’A.D.M.D. semble ignorer que le fait même de poser certaines questions induit pour l’homme un certain champ de réponse:

« * Dernières réflexions

Vous qui avez lu ce texte, vous avez déjà réfléchi, donc franchi une première étape. Cependant, avant d’en poursuivre la lecture, nous aimerions que vous vous posiez encore quelques questions :

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– avez-vous pu dominer votre peur, soit de la mort elle-même, soit de l’au-delà comme nous l’imaginez en l’absence de tout renseignement certain ?

– avez-vous pu parler de votre démarche avec d’autres personnes, et examiner les arguments qu’elles vous ont fait valoir ?

– avez-vous quelqu’un qu’il vous est difficile de quitter, à qui vous craignez de faire de la peine, et qui aurait encore besoin de vous ?

– si vous êtes décidé à disparaître prochainement, êtes-vous sûr que la situation qui motive votre décision est définitive, sans espoir d’amélioration, que l’autodélivrance est la meilleure solution et qu’il n’existe pas d’autre alternative ?

– Vous sentez-vous assez fort pour affronter les difficultés qui vous attendent pour la réalisation de votre acte ?

Si votre réponse à ces questions fait apparaître une ambivalence, un doute, une hésitation, il serait souhaitable que vous approfondissiez encore votre réflexion afin d’être tout à fait au clair et en paix avec vous-mêmes. »[10]

Demander à quelqu’un: « vous sentez-vous assez fort… » est, pour certaines personnalités, une véritable provocation qui induit une réponse.

Surtout, il y a l’idée d’un homme qui pourrait accéder à une réponse qui ne soit pas marquée par l’ambivalence. Cette vision de l’homme ne rend pas compte de la réalité qu’est l’homme et cette réduction de l’homme à sa seule raison est profondément dangereuse pour lui.

Si l’on essaye de relire les questions auxquelles il faut pouvoir répondre sans ambivalence, sans hésitation, en les mettant en situation, en pensant par exemple à Gilbert et Edith Brunet, à Paula Caucanas-Pisier, ou à d’autres, est-il possible de penser qu’ils ont pu répondre sans ambiguïté, comme le ferait un pilote d’avion faisant son check-list avant le départ ? Comment répondre « non » à une question comme celle qui suit :

– avez-vous quelqu’un qu’il vous est difficile de quitter, à qui vous craignez de faire de la peine, et qui aurait encore besoin de vous ?

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Le fait que ces questions ne disent pas tout des liens qu’avaient ces personnes démontrent bien, pour qui veut ou peut entendre, que ces questions sont réductrices, qu’elles ne prennent pas en compte l’homme, la femme, dans sa complexité. S’il ne s’agissait que de réflexion gratuite, quelle importance ? Mais quand il s’agit de décider de sa vie, de sa mort, sur des questions qui réduisent à ce point l’homme, et l’humain en l’homme, peut-on rester insensible ?

N’y a-t-il pas un lien entre cette réduction de l’humain en l’homme (avec les conséquences très concrètes qu’elle implique) et la « crise » qui s’est développée autour des décès volontaires, à quelques mois d’intervalle, d’Odette THIBAULT, Paula Caucanas-Pisier, et Edith et Gilbert Brunet[11] ?

Si le réel était si simple, si la dignité de ces morts allait de soi, comment expliquer qu’au coeur même de cette association acquise à cette conception de l’homme, se soit développée une crise suffisamment importante pour qu’il en soit question dans le rapport d’activités de cette dernière ?

A moins que la réalité soit justement ce qui résiste aux réductions qui en sont faites et que, quand les mots deviennent des morts concrètes – les 4 morts dont il est question ci-dessus mais aussi combien de morts volontaires parmi les 210 adhérents morts en 1988 et les 203 en 1987 ? – cela produit une crise… Une crise très vite dépassée, car depuis, l’A.D.M.D. a repris sa marche en avant avec l’énergie de ceux qui ont résisté aux crises et que rien n’arrête, pas même la confrontation au réel.

Cette réduction de l’homme s’exprime encore par le refus de considérer l’homme dans tout ce qu’il est et de ne le considérer que dans un état d’autonomie physique et mentale.

Réfléchir à l’homme, même si c’est seulement pour soi-même, en considérant comme hors de l’humain, hors de lui, la maladie, la vieillesse, c’est encore une réduction profonde de ce qu’est l’homme et une façon d’ériger un idéal auquel on voudra en vain correspondre. Considérer la maladie, la vieillesse, comme n’ayant rien à voir avec ce que l’on est, c’est s’interdire toute une possibilité d’ouverture à soi-même et aux autres, toute une possibilité de compréhension de l’homme tel qu’il est et non tel qu’on voudrait qu’il soit.

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Une telle critique de l’anthropologie de l’A.D.M.D. ne fait pas du tout appel à un regard de foi. L’histoire montre qu’une réflexion sur l’homme qui se base sur une idéalisation de l’homme niant en lui une part de sa réalité est profondément dangereuse. Cela est d’autant plus pertinent qu’il s’agit ici d’une réflexion en vue de décisions irréversibles, de décisions qui touchent au plus profond de la vie de tout un chacun, et pas seulement de celui qui la prend pour lui, comme le fait de se donner la mort.

Derrière cette revendication d’un droit à se donner la mort, il est clair qu’il s’agit d’une revendication de vie, d’un désir de vivre totalement libre et responsable, en plénitude. Là encore, et en ne considérant pas cette demande d’un droit à se tuer, on retrouve cette proximité de démarche et en même temps cette absolue séparation, entre l’Eglise et l’A.D.M.D.:

–     à l’A.D.M.D. se joue la promotion d’une « société idéale constituée d’hommes et de femmes libres et responsables qui choisiront en toute lucidité… » [12]

–     l’Eglise est toute entière tendue dans l’avènement du « Royaume »; elle appelle l’homme à « revêtir l’homme nouveau »[13].

Toute la différence, et elle est de taille, c’est que cet avènement n’est pas le fruit du seul effort de l’homme mais qu’il se reçoit d’un au-delà de lui-même. Il n’est donc pas à la mesure de l’homme. Par ailleurs, il n’est situé que dans un au-delà de l’histoire, même s’il marque déjà la vie de l’homme. Il est présenté d’autre part dans une articulation avec une réflexion sur le péché, le mal en l’homme, et sur l’action de Dieu qui l’arrache à cet enfermement.

On sait où l’humanité a été conduite par toutes les philosophies idéalisant l’homme, appelant l’avènement d’un homme supérieur, d’un surhomme et dans lesquelles l’homme s’érige en mesure de l’homme. Le nazisme, le marxisme et les états totalitaires qui en ont découlé sont notamment nés de ce type de philosophies.

Sans assimiler l’A.D.M.D. au nazisme, ce qui serait injuste, on trouve clairement une réduction de l’homme à l’A.D.M.D. et dans le stoïcisme, avec tous les risques qui y sont inévitablement liés.

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A l’A.D.M.D., cette négation de la réalité se traduit par une certaine façon de parler de la mort, de l’escamoter, de la banaliser :

« la mort est un acte comme un autre »[14],

« dans le suicide réfléchi et réalisé par des médicaments du genre somnifères, on s’endort donc, comme s’endorment tous les soirs ceux qui usent des somnifères, et la seule différence est qu’on sait qu’on ne se réveillera pas, pourquoi donc s’effrayer? »[15]

Ailleurs, pour parler de substances utilisées pour provoquer la mort, on parle de « substances métamorphosantes ». Pour l’A.D.M.D., la mort n’existe même plus comme question, comme point qui interroge la vie de l’homme :

« C’est si simple de mourir… Donner une mort digne et douce et la recevoir d’une main amie qui la donne est un acte de paix réciproque (je le sais pour l’avoir fait parfois, et je n’ai éprouvé aucun autre sentiment). »[16]

Etre pour ou contre l’euthanasie, pour ou contre le fait de donner la mort ou de se donner la mort n’est plus une question non plus, « c’est le type même de la fausse question »:[17]

« La mort qu’on subit est un drame: la mort qu’on se donne est un acte comme un autre. Dans les idées courantes, c’est un geste tragique. Mais les idées courantes ne reposent sur rien. Et le geste du vieillard qui décide calmement, ayant bien réfléchi, qu’il a vécu, ce geste-là, il faut le dédramatiser. »[18]

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Il est curieux de voir que ce qui est ressenti ailleurs comme le lieu où l’homme fait l’expérience de sa limite, le lieu aussi où il s’interroge sur lui-même, est ici présenté sous le mode exclusif de l’autonomie :

« Ainsi la mort serait-elle la suprême autonomie, celle qui définit l’être humain… avant qu’on ne la perde tout à fait. »[19]

La question du mal en l’homme est elle-même très rapidement balayée. Il suffit d’éclairer la raison de l’homme pour qu’il sorte de son erreur. Quand on a vu ce que l’homme est capable de faire, jusqu’où il peut aller en le faisant de manière très raisonnée, voire scientifique, comme Nicolae Ceausescu, il semble bien que l’anthropologie stoïcienne ne permette pas de rendre compte de cette réalité, et encore moins de la prévenir.

Cette réduction de l’homme se traduit aussi au niveau de la conception de la vérité. La vérité est une ; c’est une vérité qui a un contenu, qui est la vérité de l’homme maître de lui-même, vivant totalement sous l’empire de sa raison. Pour l’A.D.M.D., c’est cette conception même d’une vérité univoque, cette réduction de l’homme qui l’amène, comme nous l’avons montré plus haut, à se situer dans les débats de manière totalitaire, à refuser en fait tout débat. Dans une telle conception de la vérité, le débat, si l’on peut parler de débat, se fait forcément entre des « personnes lucides »[20], « qui seront bientôt fières d’avoir appartenu aux pionniers de la dignité humaine »[21], et d’autres personnes, qui souffrent « d’indigence intellectuelle et d’infantilisme affectif ».[22]

Il n’y aura bientôt plus de débat car :

« l’A.D.M.D. doit se présenter comme l’interlocuteur des pouvoirs religieux, médical et politique, pour arriver à leur faire entendre que l’évolution vers la mort choisie, assumée, est une réalité irrémédiable et qu’il est préférable de la comprendre et de l’assimiler.

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Il conviendra de leur faire comprendre que l’homme d’aujourd’hui comme celui de demain, sera différent, plus lucide, plus libre, désirant véritablement assumer ses choix avec un plus large espace de liberté à sa disposition. Pour autant que les pouvoirs sauront suivre cette évolution, ils ne seront pas mis en cause de façon fondamentale. »[23]

Il ne s’agit pas là d’une mauvaise volonté, d’une attitude calculée. C’est la conséquence même d’une anthropologie qui réduit l’homme, qui ne réfléchit pas à partir de l’homme dans toute sa réalité, l’homme divisé en lui-même, homme marqué par l’ambivalence, par la haine et l’amour, par la vie et la mort ; l’homme qui naît, qui vit, vieillit, connaît la maladie, la mort, mais qui est homme dans toutes ces étapes ; homme autonome et dépendant d’autrui à la fois. Homme qui ne peut s’ériger comme sa propre mesure, sans risquer immédiatement et inévitablement de se détruire lui-même et de détruire l’homme en son frère. Homme dont la dignité reste toujours un appel, une tache pour vivre selon cette dignité, mais dont la dignité ne dépend pas de sa réponse, de son état, de la conscience qu’il en a.

3.2. Une anthropologie qui enferme la personne malade dans le domaine de l’horreur.

Cette anthropologie réductrice enferme l’homme dans un espace limité et lui interdit certaines expériences. La vieillesse et la maladie sont comprises sous le seul mode de l’horreur et il est exclu que ce puisse être aussi le lieu d’une maturation humaine, voire même d’une réalisation et de la découverte d’une profondeur insoupçonnée de la vie, des liens qui unissent chacun à autrui et à Dieu. Pourtant, l’expérience montre que, pour certains, de telles perspectives sont réelles. Ces perspectives dépendent de l’aide que ces personnes trouveront autour d’elle pour ne pas seulement voir le malheur d’une situation, pour faire un passage. Le discours de l’A.D.M.D. nous met devant des alternatives simplificatrices et en elles-mêmes porteuses de mort, des alternatives qui excluent a priori d’autres chemins possibles pour l’homme.

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Cette exclusion n’est pas le fait d’un choix délibéré. Elle est la conséquence inéluctable d’un homme qui se pense dans le cadre de l’anthropologie de l’A.D.M.D. et qui se perçoit comme étant à lui-même sa propre mesure, comme ne pouvant rien attendre d’un au-delà de lui-même, d’une ouverture à l’autre, aux autres, à la vie telle qu’elle vient, à lui-même comme dépassant la perception qu’il peut avoir de lui-même.

Si la réalité de l’homme et du monde a une existence en elle-même, l’appréhension que l’homme peut en avoir dépend aussi du discours qu’il utilise. Ainsi, les esquimaux qui ont sept mots pour dire la couleur blanche distinguent sept couleurs différentes là où nous n’en voyons qu’une. De même, celui qui se tient dans une anthropologie réductrice telle que l’est celle de l’A.D.M.D., est, de ce fait, coupé de la possibilité de découvrir d’autres aspects de la vie. Ainsi, pour Gilbert Brunet:

« si l’on raisonne sur le probable, le vieillard n’a que trois façons de mourir:

– ou bien par suite du délabrement de son organisme; parfois subitement, mais le plus souvent après des mois de lit, ou paralysé, ou incontinent, ou n’ayant plus sa tête, voire avec des tuyaux fixés à tous les points du corps;

– ou de la main compatissante d’un médecin ou d’une infirmière, qui lui procurera une mort douce, mais risquera toutes sortes d’ennuis;

– ou bien en mettant fin lui-même à ses jours. »[24]

La perspective d’un accompagnement et d’un achèvement d’une vie en relation avec son entourage et sans recours à l’euthanasie telle qu’en témoignent tous ceux qui se situent dans la ligne des Hospices anglais n’est même pas envisagée.

Ceux qui auront regardé le film « Choisir sa mort »[25] présenté aux dossiers de l’écran du 17 octobre 1989 auront peut-être fait le constat suivant :

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à aucun moment la maladie n’était vécue comme pouvant être un lieu, même difficile, où la personne découvrait des choses nouvelles. L’aujourd’hui était en permanence vécu par rapport à un passé qui n’était plus, à un futur dont il n’y avait plus rien à attendre. Une pensée de Pascal évoque bien cette manière de l’homme de ne pas vivre au présent:

« Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous rappelons le passé ; nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours, ou nous rappelons le passé pour l’arrêter comme trop prompt, si imprudents que nous errons dans des temps qui ne sont point nôtres, et ne pensons point au seul qui nous appartient, et si vains que nous songeons à ceux qui ne sont rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. C’est que le présent d’ordinaire nous blesse. Nous le cachons à notre vue parce qu’il nous afflige, et s’il nous est agréable nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l’avenir, et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance pour un temps où nous n’avons aucune assurance d’arriver.

Que chacun examine ses pensées. Il les trouvera toutes occupées au passé ou à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent, et si nous y pensons ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin.

Le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi, nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais. »[26]

A aucun moment, dans ce film présenté aux dossiers de l’écran, il n’y avait de dialogue intégrant l’expérience de la maladie, de la mort qui approchait, de ce que chacun découvrait dans ce chemin. Ce film, tourné à partir du journal d’une personne atteinte de sclérose latérale amyotrophique, présentait, de manière fidèle selon toute vraisemblance, ce qu’a vécu et ressenti cette personne, notamment dans les liens difficiles et trop habituels qu’elle a eus avec les soignants, mais aussi avec son mari, laissé à lui-même, mis devant des questions très lourdes, comme de décider de donner la mort à sa femme, sans autre perspective.

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On rappelle que la S.L.A., Sclérose Latérale Amyotrophique ou maladie de Charcot, est une paralysie évoluant inexorablement en un à trois ans environs (il existe des variations) vers la paralysie totale de tous les muscles, y compris les muscles respiratoires, mais n’entraînant pas la mort si une trachéotomie est pratiquée et que la personne est mise sous assistance respiratoire. La personne se retrouve alors totalement paralysée, incapable de parler, alimentée par sonde gastrique, sous respirateur artificiel. Elle peut vivre ainsi pendant des mois.

Une des questions que pose cette maladie, c’est celle de l’opportunité d’une trachéotomie qui empêche la mort mais ne permet pas de récupération ultérieure. La personne se retrouve, elle-même et son entourage, dans une situation dramatique où toute communication devient très difficile, voire impossible, surtout si les gestes médicaux sont faits sans recours réel à son consentement, si elle est réduite à un objet de soin, comme c’était le cas dans ce film.

Avant de soulever la question de l’euthanasie, une telle situation soulève la question de l’acharnement thérapeutique, plus exactement de soins inadaptés ne répondant pas aux besoins de la personne, prenant en compte exclusivement le besoin physiologique de survie.[27]

Sans vouloir réduire la difficulté que soulève ce cas limite, l’attitude qui paraît raisonnable, sauf demande contraire de la personne elle-même, c’est de ne pas faire de trachéotomie, de soigner la sensation d’étouffement et l’angoisse, mais de ne pas empêcher la mort de survenir. Outre cet aspect technique et palliatif, il y a surtout la nécessité de proposer un accompagnement humain à la personne elle-même et à son entourage pour les aider à vivre, non pas seulement dans le regret des capacités perdues, non pas seulement dans le combat solitaire pour tenir, mais dans le partage et la lutte pour vivre ce moment en relation, pour accueillir chaque jour l’un après l’autre, se préparer au départ, et continuer d’être vivant jusqu’au terme.

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Ce peut être aussi le moment où la personne peut être amenée à faire une authentique expérience spirituelle, une expérience intégrant la réalité de la maladie qui peut être source de vie pour elle-même et pour ceux qui l’entourent. Pour cela, la personne a besoin d’y être aidée, invitée. Elle a besoin que la proposition d’une démarche humaine et de foi respecte profondément son chemin à elle et ne soit pas une façon une fois de plus de faire du bruit pour ne pas entendre l’autre, celui qui souffre.

Ce chemin n’est jamais fait d’avance ; il est à ouvrir avec chaque personne telle qu’elle est. Dans la mesure où ils n’ont pas été abandonnés à eux-mêmes, où ils ont pu exprimer aussi bien les petites joies que la révolte, les petits projets que l’envie d’en finir, sans être jugés ou abandonnés, qu’ils n’ont pas été mis devant une attitude idéale à laquelle il faudrait correspondre, l’expérience montre alors que, pour certains, des maladies aussi dramatiques que la sclérose latérale amyotrophique peuvent être l’occasion d’une ouverture à une densité de vie insoupçonnée pour eux-mêmes et pour leur entourage. Il arrive même, qu’en de telles situations, certains disent, alors qu’ils sont totalement paralysés, et tout en continuant de rencontrer des moments de révolte ou de dépression, n’avoir jamais vécu aussi pleinement. Cela est vrai de la personne malade et aussi de son entourage. Les histoires de Monsieur Lartigue, de Monsieur Fort, de Monsieur Bonnet, de Madame Batéot[28] et bien d’autres encore en témoignent.

Il n’est pas question d’idéaliser la maladie, ou l’accompagnement et de faire un discours qui empêcherait d’entendre le cri de l’autre, de faire du bruit en théorisant sur la souffrance pour ne pas entendre la question que me pose l’autre. Mais il n’est pas question non plus de nier qu’un chemin soit possible et de faire du bruit pour ne pas l’entendre et le refuser a priori.

Pour celui qui ne soupçonne pas de telles perspectives, il est difficile d’accepter que d’autres puissent revendiquer cette vie là et encore plus de comprendre que son propre discours atteigne directement la vie de l’autre et ne relève pas seulement de sa seule personne, de sa seule liberté.

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En regardant ce film, c’est un moment où, plus qu’à aucun autre peut-être, j’ai mesuré combien ceux qui se situent dans la perspective de l’accompagnement des mourants tels qu’il se pratique à Saint Christopher Hospice, pour qui l’homme se comprend à partir d’un au-delà de lui-même et dont la souffrance en appelle à la responsabilité d’autrui, se situent dans un champ radicalement différent de celui dans lequel se retrouvent ceux qui militent à l’A.D.M.D.

3.3. Pour l’Eglise, un homme divisé, inconnu à lui-même, qui se comprend dans l’ouverture au Dieu créateur et sauveur.

Quand l’Eglise présente sa conception de l’homme, elle la dit immédiatement dans un langage de foi, en référence à un Dieu créateur et sauveur en Jésus Christ, comme si, même lorsqu’elle s’adresse à tous les hommes, elle ne pouvait dire l’homme sans dire le Dieu dont il se reçoit. L’homme dont elle parle a été créé pour dominer toutes les créatures et louer le Créateur. Il a été créé libre et il a reçu la grâce pour s’ouvrir à son Créateur, mais il est à son fondement marqué par le péché et il préfère souvent adorer la créature.

Réfléchissant au dialogue possible entre l’Eglise et l’A.D.M.D. sur le concept de dignité, nous n’allons pas développer d’abord ce regard de foi, regard qui sous-tend toute l’anthropologie de l’Eglise. Nous n’allons pas non plus discuter sur le péché originel et sur la notion de chute. Cela nous entraînerait trop loin. Simplement, il faut noter que le péché « originel » n’est pas à comprendre dans une perspective temporelle, historiciste; il est à comprendre comme marquant l’homme, chaque homme, en son fondement. « en archè » nous dit le grec.

Nous allons nous intéresser d’abord à ce qui est dit de l’homme et qui peut être entendu par un non-croyant. Nous le ferons en faisant appel à Pascal, un penseur qui a essayé de rendre compte de la foi de l’Eglise de manière raisonnable. C’est toutes les Pensées de Pascal qu’il faudrait présenter ici. Nous ne retiendrons que quelques aspects, en choisissant d’abord celles qui ne font pas immédiatement appel à la foi, même si elles se situent dans cette perspective. Nous faisons ce choix dans le même souci que celui qui a guidé les Pères du Concile lorsque, présentant l’homme marqué par le péché, ils en appelaient à l’expérience de tout un chacun:

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« Ce que la Révélation divine nous découvre ainsi, notre propre expérience le confirme. Car l’homme, s’il regarde au-dedans de son coeur, se découvre enclin aussi au mal, submergé de multiples maux… »[29]

L’homme est bien caractérisé par sa raison, mais cette dernière est à comprendre par rapport à d’autres éléments. Comme pour les stoïciens, elle est à comprendre par rapport aux passions. Elle est à comprendre aussi par rapport à l’imagination:

« C’est une partie dominante dans l’homme, cette maîtresse d’erreur et de fausseté, et d’autant plus fourbe qu’elle ne l’est pas toujours, car elle serait règle infaillible de vérité, si elle l’était infaillible du mensonge. (…) Cette superbe puissance ennemie de la raison, qui se plait à la contrôler et à la dominer, pour montrer combien elle peut en toutes choses, a établi dans l’homme une seconde nature. » (…) « Elle fait croire, douter, nier la raison. Elle suspend les sens, elle les fait sentir. Elle a ses fous et ses sages. »[30]

Si l’on en croit Pascal, il ne suffit pas d’éclairer la raison pour qu’elle domine l’imagination.

La raison se comprend encore par rapport au coeur, lieu d’ouverture à l’au-delà de soi, au créateur, à la grâce, aux autres, à la création et « qu’il n’est pas en notre pouvoir de régler »[31]:

« Nous connaissons la vérité non seulement par la raison mais encore par le coeur. C’est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes et c’est en vain que le raisonnement, qui n’y a point de part essaie de les combattre. »[32]

Le coeur et la raison ont chacun leur ordre propre[33]:

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« Le coeur a ses raisons que la raison ne connaît point. »[34]

L’intérêt d’un auteur comme Pascal, qui ne présente pas une pensée systématique, c’est l’art qu’il a, à travers l’utilisation de l’énoncé paradoxal, d’ouvrir l’homme à une compréhension de lui-même comme être complexe, profondément marqué par l’ambivalence et non pas seulement par la raison. Il permet de rendre compte de la réalité de l’homme divisé au plus profond de lui-même, dans son être même. Il dit à la fois la grandeur de l’homme et sa misère, son autonomie et le fait qu’il ne peut se comprendre qu’à partir d’un au-delà de lui-même. Il ouvre à une compréhension de l’homme sans annuler la part de mystère, sans occulter le fait que l’homme est pour lui-même un inconnu.

Ainsi de la complexité de l’homme et des choses qui l’entourent:

« Les choses ont diverses qualités et l’âme diverses inclinations, car rien n’est simple de ce qui s’offre à l’âme, et l’âme ne s’offre jamais simple à aucun sujet. De là vient qu’on pleure et qu’on rit d’une même chose. »[35]

L’homme est de par sa raison, tout à la fois souverain juge du monde et troublé au premier tintamarre:

« L’esprit de ce souverain juge du monde n’est pas si indépendant qu’il ne soit sujet à être troublé par le premier tintamarre qui se fait autour de lui. Il ne faut pas le bruit d’un canon pour empêcher ses pensées. Il ne faut que le bruit d’une girouette ou d’une poulie. Ne vous étonnez point s’il ne raisonne pas bien à présent, une mouche bourdonne à ses oreilles: c’en est assez pour le rendre incapable de bon conseil. Si vous voulez qu’il puisse trouver la vérité chassez cet animal qui tient sa raison en échec et trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes.

Le plaisant dieu que voilà. O ridiculisissime heroe!. »[36]

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Pascal distingue la raison de la pensée. Il n’y a pas de définition de la pensée mais il est clair que c’est une notion plus large que la raison. C’est l’acte de l’homme qui utilise sa raison, mais aussi son coeur, qui raisonne et qui sait aussi contempler, qui, à travers tout ce qu’il est, son imagination, son coeur, ses sens, sa raison, ses passions, sa grandeur et sa misère, se comprend lui-même, comprend la création qui l’entoure dans une ouverture à un au-delà de lui-même. Sa dignité est dite à la fois comme grandeur et fragilité, elle est liée à sa capacité de penser:

« Roseau pensant.

Ce n’est point de l’espace que je dois chercher ma dignité, mais c’est du règlement de ma pensée. Je n’aurai point d’avantage en possédant des terres. Par l’espace, l’univers me comprend et m’engloutit comme un point : par la pensée, je le comprends. »[37]

« La grandeur de l’homme est grande en ce qu’il se connaît misérable ; un arbre ne se connaît pas misérable.

C’est donc être misérable que de se connaître misérable, mais c’est être grand que de connaître qu’on est misérable. »[38]

Pour Pascal, comme pour l’Eglise, l’homme est tout à la fois capable du bien et marqué par la bassesse que la raison seule ne peut corriger :

« Que l’homme maintenant s’estime son prix. Qu’il s’aime, car il y a en lui une nature capable de bien; mais qu’il n’aime pas pour cela les bassesses qui y sont. Qu’il se méprise, parce que cette capacité est vide; mais qu’il ne méprise pas pour cela cette capacité naturelle. Qu’il se haïsse, qu’il s’aime : il a en lui la capacité de connaître la vérité et d’être heureux; mais il n’a point de vérité, ou constante, ou satisfaisante.

Je voudrais donc porter l’homme à désirer d’en trouver, à être prêt et dégagé des passions, pour la suivre où il la trouvera, sachant combien sa connaissance s’est obscurcie par les passions; je voudrais bien qu’il haït en soi la concupiscence

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qui le détermine d’elle-même, afin qu’elle ne l’aveuglât point pour faire son choix, et qu’elle ne l’arrêtât point quand il aura choisi. »[39]

« Il est dangereux de trop faire voir à l’homme combien il est égal aux bêtes, sans lui montrer sa grandeur. Et il est encore dangereux de lui trop faire voir sa grandeur sans sa bassesse. Il est encore plus dangereux de lui laisser ignorer l’un et l’autre, mais il est très avantageux de lui représenter l’un et l’autre.

Il ne faut pas que l’homme croie qu’il est égal aux bêtes ni aux anges, ni qu’il ignore l’un et l’autre, mais qu’il sache l’un et l’autre. »[40]

Le point fondamental que nous retrouvons chez Pascal, c’est cette pensée d’un homme complexe, à la fois grand et misérable, d’un homme qui n’est pas la mesure de l’homme, qui ne se réduit pas à ce que l’homme peut en comprendre, dont la dignité ne peut être enfermée dans un contenu, qui reste de l’ordre du mystère. Pour l’Eglise, ce mystère ne se comprend qu’à partir du mystère du Dieu incarné. L’anthropologie de Pascal, celle des Pères du Concile, ne trouve sa pleine dimension que dans cette perspective et nous nous trouvons dans l’obligation de faire appel au langage de la foi, dépassant là le domaine de la raison, sans pour autant la contredire:

« Quelle chimère est-ce donc que l’homme ? Quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradictions, quel prodige ? Juge de toutes choses, imbécile vers de terre, dépositaire du vrai, cloaque d’incertitude et d’erreur, gloire et rebut de l’univers.

Qui démêlera cet embrouillement ? Certainement cela passe le dogmatisme et pyrrhonisme, et toute la philosophie humaine. L’homme passe l’homme.

Qu’on accorde donc aux pyrrhoniens ce qu’ils ont tant crié, que la vérité n’est pas de notre portée, ni de notre gibier, qu’elle ne demeure pas en terre, qu’elle est domestique du

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ciel, qu’elle loge dans le sein de Dieu, et que l’on ne la peut connaître qu’à mesure qu’il lui plait de la révéler. Apprenons donc de la vérité incréée et incarnée notre véritable nature.

On ne peut éviter en cherchant la vérité par la raison, l’une de ces trois sectes – On ne peut être pyrrhonien ni académicien sans étouffer la nature, on ne peut être dogmatiste sans renoncer à la raison.

La nature confond les pyrrhoniens (et les académiciens) et la raison confond les dogmatiques. Que deviendrez-vous donc ô homme qui cherchez quelle est votre véritable condition par votre raison naturelle, vous ne pouvez fuir une de ces (trois) sectes ni subsister dans aucune.

Connaissez donc, superbe, quel paradoxe vous êtes à vous-même. Humiliez-vous, raison impuissante! Taisez-vous nature imbécile, apprenez que l’homme passe infiniment l’homme et entendez de votre maître votre condition véritable que vous ignorez.

Ecoutez Dieu. (…)

(…) il y a deux vérités de foi également constantes.

L’une que l’homme dans l’état de création, ou dans celui de la grâce, est élevé au-dessus de toute la nature, rendu comme semblable à Dieu et participant de la divinité.

L’autre qu’en l’état de la corruption, et du péché, il est déchu de cet état et rendu semblable aux bêtes. Ces deux propositions sont également fermes et certaines. »[41]

Quand Pascal parle de foi, il s’agit de foi au Dieu de Jésus Christ, une foi qui ouvre l’homme à la connaissance de sa « misère » et à celle de sa grandeur parce que sauvé par Jésus Christ:

« Nous ne connaissons Dieu que par Jésus Christ. Sans ce médiateur est ôtée toute communication avec Dieu. (…)

Mais nous connaissons en même temps notre misère, car ce Dieu-là n’est autre chose que le réparateur de notre misère. Ainsi nous ne pouvons bien connaître Dieu qu’en connaissant nos iniquités. (…)[42]

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« La connaissance de Dieu sans celle de sa misère fait l’orgueil.

La connaissance de sa misère sans celle de Dieu fait le désespoir.

La connaissance de Jésus Christ fait le milieu parce que nous y trouvons, et Dieu et notre misère. »[43]

Pour Pascal, le langage de la foi ne réduit pas la raison à néant. La raison est mise en valeur, mais, comme nous l’avons vu, elle se situe par rapport à d’autres éléments et d’autre part elle doit se soumettre:

« Soumission.

Il faut savoir douter où il faut, assurer où il faut, en se soumettant où il faut. Qui ne fait ainsi n’entend pas la force de la raison. Il y en a qui faillent contre ces trois principes, ou en assurant tout comme démonstratif, manque de se connaître en démonstration, ou en doutant de tout, manque de savoir où il faut se soumettre, ou en se soumettant en tout, manque de savoir où il faut juger. »[44]

« Si on soumet tout à la raison notre religion n’aura rien de mystérieux et de surnaturel.

Si on choque les principes de la raison notre religion sera absurde et ridicule. »[45]

Et Pascal se réfère à Saint Augustin :

« Saint Augustin: La raison ne se soumettrait jamais si elle ne jugeait qu’il y a des occasions où elle doit se soumettre.

Il est donc juste qu’elle se soumette quand elle juge qu’elle se doit soumettre. »[46]

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Pour Pascal, il y a deux excès : « exclure la raison, n’admettre que la raison.[47]

Pascal réfléchit sur la disproportion de l’homme:

« (…) Tout le monde visible n’est qu’un trait imperceptible dans l’ample sein de la nature. Nulle idée n’en approche, nous avons beau enfler nos conceptions au-delà des espaces imaginables, nous n’enfantons que des atomes au prix de la réalité. C’est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. Enfin, c’est le plus grand caractère sensible de la toute-puissance de Dieu que notre imagination se perde dans cette pensée. (…)

Qu’est-ce qu’un homme dans l’infini? (…)

Car enfin qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout, infiniment éloigné de comprendre les extrêmes ; la fin des choses et leurs principes sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable. (…)

C’est une chose étrange qu’ils (les philosophes) ont voulu comprendre les principes des choses et de là arriver jusqu’à connaître tout, par une présomption aussi infinie que leur objet. (…)

Ces extrémités (néant et infini) se touchent et se réunissent à force de s’être éloignées et se retrouvent en Dieu, en Dieu seulement.

Connaissons donc notre portée. Nous sommes quelque chose et nous ne sommes pas tout. Ce que nous avons d’être nous dérobe la connaissance des premiers principes qui naissent du néant, et le peu que nous avons d’être nous cache la vue de l’infini. (…)

…l’homme est à lui-même le plus prodigieux objet de la nature, car il ne peut concevoir ce que c’est que corps et

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encore moins ce que c’est esprit, et moins qu’aucune chose comment un corps peut être uni avec un esprit. (…)

Enfin pour consommer la preuve de notre faiblesse je finirai par ces deux considérations… »[48]

« L’homme n’est qu’un roseau, le plus faibles de la nature, mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser ; une vapeur, une goutte d’eau suffit pour le tuer. Mais quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, puisqu’il sait qu’il meurt et l’avantage que l’univers a sur lui. L’univers n’en sait rien.

Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C’est de là qu’il nous faut relever et non de l’espace et de la durée, que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale. »[49]

« L’homme est visiblement fait pour penser. C’est toute sa dignité et tout son mérite ; et tout son devoir est de penser comme il faut. Or l’ordre de la pensée est de commencer par soi, et par son auteur et sa fin.

Or à quoi pense le monde ? Jamais à cela, mais à danser, à jouer du luth, à chanter, à faire des vers, à courir la bague etc., et à se battre, à se faire roi, sans penser à ce qu’être roi et qu’être homme. »[50] (Ce que Pascal qualifie de divertissement.)[51]

Quelque soit le caractère apologétique des écrits de Pascal, ces pensées ont l’intérêt de présenter l’homme dans sa complexité, l’homme raisonnable et divisé, l’homme capable du bien et du mal, l’homme mystère pour lui-même, l’homme qui ne peut se « comprendre » que dans l’ouverture à un au-delà de lui-même, qu’on donne à cet « au-delà » le nom que l’on voudra.

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4. Un choix entre le droit à la mort et l’interdit d’euthanasie ou du suicide délibéré.

4.1 Un droit qui enferme l’homme sur lui-même.

J’ai déjà longuement développé cet argument, mais je le traite maintenant pour lui-même du fait de son importance dans la discussion avec l’A.D.M.D.

L’A.D.M.D. demande le droit à l’euthanasie et au suicide délibéré pour permettre à l’homme une maîtrise plus totale de lui-même, pour accéder à cette dignité dans laquelle la maîtrise de la mort serait la suprême autonomie, ce qui augmenterait encore la grandeur de l’homme. C’est aussi cette maîtrise qui éviterait à l’homme de connaître la « déchéance » de la maladie et lui éviterait de terminer sa vie en n’étant plus qu’une caricature de lui-même.

Régulièrement dans les débats et dans des écrits, l’A.D.M.D. présente ce droit, cette possibilité, comme ce qui ouvre un champ de vie pour des personnes en fin de vie : d’être assuré que l’on ne souffrira pas, que l’on ne sera pas abandonné à soi-même, que l’on ne deviendra pas un objet de soin et qu’on aura les moyens ou qu’une main compatissante nous aidera à « trouver le port, s’il y a trop de catastrophes », permettrait de retrouver la force de vivre sereinement et pleinement en attendant la survenue de cette déchéance.

Ceci est incontestable. On pourra toujours objecter, et à juste titre, que le droit à l’euthanasie et au suicide délibéré, ainsi que la possibilité d’y être aidé et de pouvoir se procurer les moyens de le faire sans douleur comporte le risque qu’un tel droit soit détourné de sa fin et facilite des suicides pathologiques ou des suicides dûs à la pression de l’entourage, cela n’annule pas l’affirmation du droit à la mort comme moyen qui ouvre un espace.

L’A.D.M.D. n’ignore pas ces risques de dérapage et elle propose que l’on réfléchisse à toutes les mesures qui permettront de les limiter, prônant par exemple un certain contrôle de cette pratique. Elle demande par ailleurs à ce qu’un certain risque soit accepté, faisant remarquer que tout droit en comporte et que ce n’est pas parce que la conduite automobile présente des risques (près de 10 000 morts par an en France sans compter les blessés graves, tétraplégiques et autres) qu’elle est interdite. On pourra toujours caricaturer la position des adhérents de l’A.D.M.D. et ridiculiser leur conception

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de la dignité, mais ce serait être sourd et incapable d’entendre la réelle grandeur qu’elle porte. L’aspiration à une maîtrise de soi, à laisser à d’autre une image positive de soi, à ne pas être à charge et à ne pas dépendre d’autrui, à avoir la force de décider du moment de partir mérite d’abord le respect, avant d’être le lieu d’un questionnement.

Mais la question est de savoir quel est en fait cet espace qui s’ouvre, par rapport à quoi est perçue cette ouverture, de quelles alternatives disposent l’homme et quelles autres perspectives se ferment pour lui-même et pour autrui quand il se place dans une telle perspective d’un « droit à la mort ».

La question du fondement d’un tel droit se pose aussi. Au nom de quoi puis-je m’octroyer un tel droit ? Mais à un moment de l’histoire de l’humanité où il n’y a pas de consensus sur les fondements de l’homme, de l’éthique, il paraît inopportun, dans le cadre d’un débat avec des personnes qui, justement, ne partagent pas la même conception, de s’enfermer dans une opposition stérile de convictions. Il ne suffit pas de dire que Dieu l’interdit. Certains arriveront toujours à discuter le bien fondé d’une telle affirmation, comme cette croyante, adhérente de l’A.D.M.D., qui présente l’euthanasie comme une bénédiction de Dieu[52]. D’autres, parce qu’ils ne partagent pas la même foi, ne verront pas en quoi une telle affirmation peut les concerner. Aussi, nous nous intéresserons surtout aux premières questions évoquées ci-dessus.

Si l’on écoute les récits faits par les militants de l’A.D.M.D. pour caractériser l’espace ouvert par le droit à l’euthanasie, ils ont à peu près la structure suivante: Monsieur ou Madame untel atteinte d’une maladie grave – suit une description rendant compte du caractère dramatique de sa situation -, exprimait la peur de mourir dans la déchéance et la douleur et demandait l’euthanasie. Le fait d’avoir trouvé des amis (soignants ou non) qui l’ont assuré d’accéder à sa demande si une telle situation se produisait lui a permis de retrouver le goût à la vie, de faire des projets et même, dans certains cas d’accepter de nouveaux traitements curatifs. Quand la maladie a repris le dessus, ses amis ont accédé à cette demande et elle est partie dans une grande sérénité, laissant d’elle un souvenir lumineux et l’impression d’une grande paix. Le film « Choisir sa mort » déjà mentionné et projeté aux dossiers de l’écran traduit autre chose que cette paix, notamment pour le mari. Mais là n’est pas le débat.

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Des personnes, se trouvant seules à porter leur maladie, inquiètes du lendemain, trouvent ainsi un espace de vie en étant assurées de ne pas être abandonnées et en pouvant exprimer ce qui est dur pour elles, et ceci est incontestable.

Dans le cas précis, ces personnes sont placées dans la perspective d’être à elles-mêmes leur propre mesure, c’est-à-dire de devoir décider jusqu’où leur vie est digne, avec le risque, comme le souligne l’A.D.M.D., de partir trop tôt, mais ceci n’est pas le risque majeur en l’occurrence.

En effet, ces personnes sont surtout enfermées dans une nécessaire maîtrise d’elles-mêmes, dans une perspective qui les empêche de se découvrir à elles-mêmes comme des inconnues. Elles sont fermées à tout l’espace lié à la démaîtrise, au fait de se recevoir de l’autre, d’être ouvert à ce qui en elle les passe, pour rejoindre l’expression de Pascal: « L’homme passe l’homme ».

Quand il est question ici de démaîtrise, il ne faut pas entendre bien sûr irresponsabilité, appel à s’en remettre à autrui, aux soignants et à devenir objet de soin. Il ne s’agit pas là d’une démaîtrise mais d’une substitution de maître. C’est un autre homme qui prend la place de l’intéressé. Tout autant que dans ce que réclame l’A.D.M.D., nous nous retrouvons de nouveau dans une réduction de l’homme.

Il est aussi possible que la demande initiale des personnes dont il est question ci-dessus n’ait pas été d’abord une demande de maîtrise de soi mais une peur d’être abandonnée et d’être réduite à un objet de soins et de douleur.

Quand on voit, du fait des carences actuelles en matière de soins palliatifs, que très peu de gens ont pu vivre la mort de proches atteints de cancers ou d’autres affections autrement que dans le registre de la douleur non traitée et de l’horreur et que, par conséquent, ils ne peuvent croire que d’autres perspectives existent, un tel droit serait, pour la grande majorité, une ouverture par rapport à ce qu’ils craignent d’une fin de vie sans accompagnement adéquat, mais il serait une fermeture par rapport à la perspective qu’aurait ouverte cette dernière proposition.

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L’expérience acquise personnellement et par les diverses équipes soignantes travaillant dans cette optique amène à affirmer que pour la très grande majorité des malades un tel droit les enfermerait dans un espace qui ne correspondrait pas, en fait, à leur demande réelle.

La remarque précédente ne doit pas faire nier le fait qu’il y a des demandes qui sont réellement des demandes d’euthanasie. Certaines pourront évoluer et se transformer notamment à travers l’accueil reçu d’autrui et sa capacité à cheminer avec celui qui porte une telle demande sans y accéder, mais sans refuser de l’entendre. L’histoire de Madame Batéot[53] en est une illustration. D’autres demandes au contraire se maintiendront.

On ne doit pas oublier que la demande de l’homme émerge en fonction de l’environnement dans lequel il se trouve. Idéaliser la maîtrise de soi, le refus de la vieillesse et de la maladie, en fournir la possibilité à l’homme, c’est, en dehors de toute situation pathologique de ce dernier, et de toute perversion de ce droit, provoquer l’émergence de demandes d’euthanasie ou de suicide délibéré et l’enfermer dans cette perspective.

Dans une situation difficile, proposer à l’homme d’en finir avec ce qui lui pose problème, c’est rendre beaucoup plus difficile un chemin dans lequel, sans évacuer la question que lui pose la souffrance, la souffrance globale et non pas seulement la douleur physique, il peut aussi accéder à une parole qui soit d’abord la sienne, une parole qui peut aussi faire signe à d’autres, et par laquelle il peut s’ouvrir à une dimension insoupçonnée de lui-même.

Quand, en situation de souffrance, il est possible de choisir entre résoudre la question que me pose la souffrance, la mienne ou celle de l’autre, en l’éliminant, en quittant la vie, ou de choisir au contraire de vivre avec la question que cette souffrance me pose, sans solution toute faite, en cherchant à inventer une parole, à accueillir la vie telle qu’elle vient, le fait même de rendre possible l’évitement de la question, d’y inciter et de nier même qu’il y ait question, rend très difficile l’autre choix.

Des études récentes montrent, dans un autre domaine, que le fait d’avoir rendu possible le dépistage prénatal de maladies comme la trisomie 21, pour lesquelles on n’a pas de possibilité thérapeutique et, d’en faire un examen à caractère systématique et remboursé par la sécurité social pour les femmes de plus de 38 ans, a profondément modifié les conditions de choix des parents, rendant très difficile la décision d’accueillir un enfant handicapé.[54]

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Une mère d’un enfant handicapé portait déjà psychologiquement une culpabilité de mettre au monde des enfants différents, le sentiment d’être une « mauvaise mère ». Avec cette nouvelle possibilité, la culpabilité est au carré : non seulement elle a un enfant handicapé, mais encore elle n’a pas pris ses précautions. Il ne lui est plus possible non plus de faire appel à la solidarité du corps social qui aura beau jeu de lui répondre qu’elle n’avait qu’à prendre ses précautions. Si malgré la possibilité qui lui était offerte elle a décidé de garder l’enfant, c’est à elle d’assumer sa décision. Il est facile de transposer par rapport aux vieillards et en particuliers aux personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer, ou démence sénile.

Si nous avons souligné le caractère exceptionnel des demandes d’euthanasie chez des malades accompagnés et dont la douleur est efficacement traitée, l’A.D.M.D. a raison de souligner que cette dernière maladie, elle, n’est pas exceptionnelle, et que, pour le moment, il n’y a ni traitement ni réponse évidente à la souffrance qu’elle engendre. On sait que 20% des personnes de plus de 80 ans sont atteintes de démence sénile, quelque soit sa cause exacte. Je n’ai pas oublié non plus la détresse de Monsieur Saillet (et de bien d’autres), ni, dans ce cas précis, sa peur d’être tué.[55]

Un tel droit ouvre la possibilité d’éviter une situation ressentie à l’avance comme du seul domaine de l’horreur, et qu’à distance on se sent incapable d’affronter. Et d’ailleurs, qui se sent la force, sans être en situation, d’accueillir un enfant lourdement handicapé ? Qui pense, à l’avance, avoir la force de vivre atteint de la maladie d’Alzheimer par exemple, ou de devoir vivre avec un conjoint ou un parent atteint de cette maladie ? Un tel droit enferme dans la projection de l’horreur au niveau du futur et exclut de trouver au présent, dans ce qui est objectivement un malheur, la possibilité d’accéder à une parole, et même à une maturation de soi et des autres.

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Ce que je dis là peut paraître scandaleux ou inaudible. D’aucun diront que c’est facile de parler de l’extérieur sans connaître la souffrance, que ce sont là des paroles de bourreau qui n’a jamais rencontré de personne souffrant, qui a toujours nié la souffrance ou qui idéalise la maladie. J’entends déjà ceux qui m’enferment dans la conception d’une souffrance qui rachèterait les péchés, qui permettrait d’acquérir son ciel, conception à laquelle je ne souscris pas.

Je pourrais toujours répondre que j’ai bien rencontré et dénoncé cette souffrance à Ivry, en soignant dans des conditions scandaleuses dans lesquelles nous n’arrivions même pas toujours à assurer l’alimentation et l’hydratation des vieillards, que je l’ai encore rencontrée dans l’accompagnement de mes grands parents atteints de la maladie d’Alzheimer pour l’un, de la maladie de Parkinson dans une forme très évoluée pour un autre, disant leur difficulté à vivre et l’attente de la mort pour une autre ayant aujourd’hui 91 ans. Je pourrais aussi évoquer le chemin fait en habitant avec un cousin trisomique avec lequel j’ai habité pendant trois ans, au moment où il était en crise et supportait manifestement très mal son handicap. Que dire encore de celle rencontrée en habitant dans une ZUP et qui a pour noms alcool, drogue, chômage, pauvreté matérielle et autre, familles brisées, délinquance, exclusion, maladie psychiatrique, dépression, mort, violence, prostitution, etc…

En disant cette souffrance rencontrée, il me faudrait alors témoigner aussi de la force de la vie reçue par ces personnes elles-mêmes et que j’ai reçue d’elles.

Mais, quoi que je dise pour éviter que cette parole soit disqualifiée a priori, je ne convaincrai pas celui qui, par conviction ou du fait d’une situation vécue qu’il ne perçoit que sous le mode de l’horreur, ne peut pas ou ne veut pas entendre. Nous sommes ici au-delà du domaine de la raison. Une telle parole s’adresse au coeur, non au sens moral, mais au sens pascalien du terme.

Quelle que soit l’opinion que l’on porte sur l’avortement, sur l’euthanasie ou le suicide délibéré, il n’est pas possible de présenter purement et simplement ces possibilités, ces « droits », comme des éléments de libération de l’homme, lui permettant d’être plus libre, plus lucide, et ne posant aucun problème. A moins de réduire la complexité de la réalité de l’homme.

Certes, ces possibilités ouvrent à l’homme le champ de la maîtrise, mais quelle maîtrise ?

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Choisir d’anticiper sa mort ou d’éliminer la vie quand elle vient autre qu’on ne l’attendait, et quelle que soit l’appréciation morale que l’on porte sur ces gestes, n’est pas de l’ordre de la maîtrise. La vie nous échappe toujours. La refuser telle qu’elle vient n’est pas la maîtriser. Si ces « droits » ouvrent une certaine liberté, ils enferment aussi l’homme sur la mesure qu’il a de lui-même. Ce droit enferme celui qui l’exerce pour lui-même, mais aussi l’ensemble de ceux avec qui il vit. Il interdit à l’homme, et pas seulement à l’homme malade, d’entrer dans une ouverture à cette humanité en lui qui le dépasse.

4.2. Un interdit qui libère.

Dans l’opinion commune, l’interdit est perçu, par opposition au droit, comme ce qui limite, ce qui emprisonne. Pourtant, et paradoxalement, un droit qui comporte un contenu, comme le droit idéalisé de la mort maîtrisée, est au contraire ce qui enferme et ce qui limite comme les récits du livre « En fin de vie » en témoignent et comme nous avons essayé de le montrer de manière plus théorique ici, sans prétendre convaincre ceux qui se situent dans un choix opposé.

Inversement, une loi basée sur l’interdit, comme l’interdit de tuer, l’interdit de prendre la place de l’être mystérieux dont parle le premier commandement du Décalogue, une loi qui ne présente pas un contenu précis auquel correspondre, qui ouvre sur l’homme comme mystère, et, pour le croyant, sur Dieu comme mystère, est au contraire une loi qui rend libre.

Une éducation sans interdit, sans injonction est profondément déstructurante, névrosante, et, en fait, n’a jamais existé qu’en théorie.[56] Une éducation qui se base sur des obligations, des injonctions, fait ceci, fait cela, est bien plus enfermante qu’une éducation qui ne dit pas ce qu’il faut faire mais se contente de barrer une voie fondamentale, celle qui tue l’humain en l’homme et en l’humain le divin, celle par laquelle l’homme devient à lui même sa propre mesure.

Une voie est barrée, mais dans l’espace qui reste, le chemin est à inventer, à chercher. Il n’est pas unique, il est multiple.

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Il n’est pas idéalisé, il est à vivre par l’homme tel qu’il est, avec tout ce qu’il comporte, avec sa force mais aussi sa faiblesse, son néocortex et la partie reptilienne de son cerveau, sa raison, ses passions, son imagination et son affectivité. Ce chemin est à vivre par l’individu considéré dans les liens qui l’unissent aux autres et non pas en dehors. Ici, la maladie, la mort, l’épreuve, ne sont pas rejetées hors de la vie.

L’homme qui vit sur ce chemin est un homme réel, un homme divisé au plus profond de lui-même, un homme qui se sait et s’éprouve capable d’aimer, d’être aimé, mais aussi porteur au plus profond de lui même du mal, de la capacité de tuer l’homme en lui et dans l’autre.

Il sait que cette dernière capacité peut prendre des dimensions monstrueuses et qu’elle n’est pas le fait de quelques personnes hors de l’humain, qui n’auraient rien de commun avec lui-même.

Il se sait de la même humanité qu’Hitler, Pol-Pot, Pinochet, Ceausescu et tant d’autres. Il se sait aussi de la même humanité que Gandhi, Martin Luther King, Sakharov et Roméro, pour ne citer qu’eux.

Pour un tel homme, ce chemin est à inventer au milieu des joies mais aussi des souffrances, à partir de la dimension illimitée de l’homme, de son désir, et de ce qui en lui dit la limite. En s’appuyant sur le passé, dans une tension vers l’avenir, ce chemin s’écrit au présent. Il s’invente à partir de soi-même et dans une ouverture à l’autre. Pour le croyant, ce chemin s’écrit dans l’ouverture au Dieu qui sauve, dans l’accueil de sa grâce.

Alors comment expliquer que l’interdit soit le plus souvent ressenti comme source d’oppression, d’anéantissement? Trois réflexions au moins peuvent éclairer ce paradoxe.

–   La première, c’est le constat que l’homme pervertit continuellement la Loi en remplaçant l’être mystérieux, l’être « inexistant » dont parle le premier commandement, par un existant, une personne, soi-même ou un autre, un groupe politique ou religieux, ou encore la science.[57]

En hébreux, la Loi, la « Torah », a le sens de « tension vers », « de chemin », « de direction », et non pas d’abord d’ensemble de règles.

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Elle est ce qui ne peut jamais être réalisé, ce qui ne peut jamais être enfermé dans un contenu fini. Elle est ce qui permet à l’homme de ne jamais se fermer sur lui-même ou sur l’autre, ce qui lui est donné pour l’ouvrir au mystère de lui-même, de ses frères et du Tout Autre.

Très facilement, la Loi est détournée de sa fonction et utilisée pour condamner l’autre, pour l’enfermer. Il est une façon de rappeler l’interdit de tuer à celui qui se trouve dans la souffrance qui peut l’écraser et le juger. Celui qui présente ainsi le commandement se situe comme la mesure de la Loi, et donc comme la mesure de l’homme. Le rappel de l’interdit peut être aussi une manière de dire à l’autre que sa souffrance ne nous concerne pas, qu’elle n’a rien à voir avec ce que l’on est soi, qu’il n’y a pas à faire avec lui un chemin, à le chercher, à l’inventer. On sait le chemin, on le sait pour l’autre. Qu’il le fasse sans nous.

On peut aussi le savoir pour soi comme un contenu auquel correspondre et non comme une ouverture, un mouvement jamais réalisé. On croit alors que c’est la réalisation de la Loi qui permet à l’homme de se sauver. C’est, entre autre, ce que Jésus reprochait aux pharisiens. C’est une manière encore d’enfermer l’homme sur lui-même et de le fermer à ce qui passe l’homme en lui-même, de le fermer dans sa misère, ou son orgueil, pour le croyant de le fermer à Celui qui le crée et le sauve.

–     Une deuxième manière de comprendre ce paradoxe d’une Loi sensée libérer et souvent perçue comme faisant peser un fardeau, un joug insupportable sur les hommes et en particuliers sur ceux qui traversent l’épreuve, c’est que la Loi ne s’impose pas à l’homme, elle ne le libère pas sans lui ou malgré lui. Elle en appelle à la réponse de l’homme.

Tant que l’homme n’a pas pu consentir librement, du plus profond de lui même, à cet appel à l’ouverture à ce qui le dépasse, la Loi est ressentie comme aliénante, culpabilisante, destructrice. Cette réponse de l’homme, cette adhésion intérieure à cette Loi, à cette ouverture, ne peut se faire sans déchirement, sans arrachement, sans blessure. L’homme doit choisir entre être à lui-même sa propre mesure et s’ouvrir à l’au-delà de lui-même.

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Il doit choisir entre la maîtrise et la démaîtrise. Pour ce faire, il ne doit pas confondre démaîtrise et renoncement à sa responsabilité, à la nécessité pour lui d’accéder à une réponse qui soit parole libre d’un vivant. Il lui faut naître à une parole libre et personnelle sans s’enfermer dans la maîtrise. Il est dans une alternative. Ou choisir une résolution apparente de la question que lui pose la souffrance par l’élimination de ce qui est marqué par la limite, par l’élimination de la vie elle-même. Ou choisir de vivre avec la question de la souffrance en cherchant, sans fuir dans un ailleurs imaginaire, mais à travers l’affrontement au réel marqué par la souffrance, à frayer un chemin pour une parole jamais donnée à l’avance.

On rappelle que pour que cet affrontement à la souffrance ne soit pas engloutissement, destruction de l’homme, cela implique un accompagnement humain, un traitement efficace de la douleur et une autre conception des soins que celle qui se limite à une lutte contre la mort biologique à tout prix. Cette conception passe par une prise en compte de l’ensemble des besoins, y compris celui de ne pas être maintenu en vie contre son gré, ceci dans le strict respect de l’interdit d’euthanasie.

A moins de ne plus être tel, l’homme ne pourra jamais espérer faire ce chemin d’homme, justement, sans la traversée d’une souffrance, sans éprouver des révoltes, sans être tenté régulièrement de revenir en arrière. Il ne pourra jamais espérer vivre sans être affronté au déchirement, à la souffrance, et pas seulement à la souffrance liée à des événements qui lui sont extérieurs, ou qui touchent simplement – si l’on peut dire – son corps.

C’est toute l’aventure du peuple hébreux, le passage de l’Egypte à la terre promise à travers la mer Rouge et le désert, la Loi reçue par Moïse, qui se propose à un tel homme, croyant ou non, pour exprimer cette réalité profonde, constitutionnelle de sa personne. Pour les chrétiens, ce passage ne pourra être le fait de l’homme sans le salut en Jésus Christ.

Après une période où l’on avait surtout insisté sur la loi qui s’impose à l’homme sans que soient exprimées et perçues avec la même force la place de sa conscience, la nécessité pour lui de choisir d’adhérer en profondeur et non seulement d’exécuter, il est tentant

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aujourd’hui de ne plus faire appel qu’à la conscience personnelle de l’homme, à sa réponse et de relativiser la soumission à la loi qui, dans un premier temps, ne serait pas une adhésion pleine et réfléchie.

Il est tentant aussi d’en appeler à la seule conscience individuelle, soutenant, par exemple, que seul celui qui se trouve dans la situation de souffrance peut avoir une parole, et que toute autre parole extérieure serait interdite. Certaines exégèses simplistes du livre de Job pourraient fonder cette attitude.

Et pourtant, s’il est vrai que la loi ne libère réellement l’homme que dès lors qu’il peut y acquiescer pleinement et qu’il peut dire le chemin, le passage qu’elle lui a permis de faire, dès lors que, d’une certaine façon, il a intériorisé cette loi, il l’a faite sienne, la loi est d’abord ce qui se trouve devant l’homme, en face de lui. La loi est ce qui lui est extérieur, ce à quoi il lui faut d’abord consentir sans forcément la comprendre pour pouvoir ensuite faire un passage qui, sans cela, lui aurait été interdit. Elle est fondamentalement ce qui arrache l’homme à l’immédiateté de la situation, à l’évidence apparente du néant de celle-ci et à l’attrait des solutions pour l’éviter, à la fuite en choisissant la mort.

La libération ne sera pleine que quand la personne pourra relire le chemin fait, y consentir comme étant pleinement le sien, et dire aussi les passages faits, les horizons découverts. Mais il n’y aura de libération possible que dans la mesure où il y aura eu au départ une soumission par principe à la loi, sans pouvoir comprendre la totalité de l’enjeu. Extraordinaire complexité de l’homme que nous retrouvons de nouveau: si la loi ne libère qu’à condition que la conscience y consente librement et de l’intérieur, cette dernière ne se forme qu’à condition de se situer dans une certaine soumission initiale à la loi et en ne gommant jamais l’extériorité de cette dernière.

Si la loi ne libère que lorsque la personne peut accéder à une parole personnelle, elle ne peut le faire que si elle rencontre d’autres personnes, y compris des institutions qui, tout en ne se situant pas à la place de l’intéressé, ne démissionnent pas de leur responsabilité, ne se limitent pas au silence et savent indiquer la loi sans prendre pour autant la place de cette dernière.

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Il leur faut présenter non seulement l’interdit mais aussi la visée, ce vers quoi l’homme cherche à tendre: la réalisation pleine de son humanité dans l’ouverture à ce qui en lui-même et au-delà de lui, le dépasse, reste à accueillir, à découvrir. Ils ont à rappeler la loi, à indiquer la direction, et il leur faut aussi accepter de marcher avec l’autre, sans pour autant faire le chemin à sa place, sans l’enfermer dans un chemin qui ne serait pas le sien. Il leur faut « accompagner ». Ils ne peuvent le faire sans être eux-mêmes conduits à des déplacements, à des arrachements à eux-mêmes, en étant conduits à une démaîtrise et en y recevant aussi une maturation, une certaine renaissance.

–     Le troisième élément qui permet d’éclairer ce paradoxe de l’interdit sensé libérer et généralement perçu comme aliénant, c’est le constat que le mal, la mort, l’apparente toute puissance, est par excellence ce qui séduit, ce qui se présente comme l’évidence, ce qui exclut toute autre alternative. Qui ne sera pas d’abord séduit par cette proposition de Nietzsche déjà signalée plus haut:

« Mourir fièrement, quand il n’est plus possible de vivre avec fierté. La mort librement choisie, la mort au moment voulu, lucide et joyeuse, accomplie au milieu de ses enfants et de témoins, de sorte que de vrais adieux soient possibles, puisque celui qui prend congé est encore présent, et capable de peser ce qu’il a voulu et ce qu’il a atteint, bref de faire le bilan de sa vie…

…Par simple amour de la vie, on devrait vouloir une mort différente, libre, consciente, qui ne soit ni un hasard, ni une agression par surprise. »[58]

Il est toujours possible de gloser sur l’aspect mythique du livre de la Genèse. L’homme, qu’il soit croyant ou non, peut aussi y trouver un texte qui est d’une profondeur extraordinaire pour dire son mystère, en particulier dans son rapport au mal, c’est-à-dire au choix de la mort de préférence à la vie.

Pour toutes les raisons qui précèdent l’homme a toujours été tenté de

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refuser les interdits oubliant que la négation de la loi qui opprime, parce que trop souvent pervertie, n’est pas pour autant l’affirmation d’un chemin qui libère. Il oublie aussi que résoudre dans l’immédiat la question que la vie lui pose à lui-même en l’éliminant, soit en choisissant la mort, soit en faisant du bruit pour ne pas entendre la question de la souffrance, que ce soit la sienne ou celle de l’autre, en se situant dans une position de savoir, en enfermant l’homme dans sa propre mesure, c’est inéluctablement se fermer le chemin de la vie, c’est se fermer toute ouverture à soi-même, aux autres, à l’au-delà de soi, que cet au-delà de soi ait un nom, qu’il soit le Tout-Autre, ou qu’il soit, comme il l’est pour les chrétiens, le Dieu de Jésus Christ, le Dieu créateur, le Dieu de l’Alliance, le Sauveur, celui qui nous rencontre au plus profond de notre péché et qui, par sa naissance, sa vie, sa mort sur la croix et sa résurrection, fait de nous des fils.

S’il y a une non-évidence de la morale dans une situation donnée, l’homme n’étant pas transparent à lui-même, s’il n’y a pas d’accord sur les fondements de la morale, ni sur la voie de la réalisation de l’homme, et qu’il y a donc débat, l’Eglise parle pour autant de « normes objectives de la moralité ».[59] Sans annuler tout ce qui précède sur la loi comme n’ayant pas immédiatement un contenu, une telle proposition nous amène à un point central de notre réflexion.

Dans les deux livres qu’elle a déjà écrits,[60] au terme d’un parcours étonnant et qui ne manquera pas d’intéresser mais aussi de déranger ceux qui rejettent la morale judéo-chrétienne comme ceux qui la défendent, Marie Balmary, psychanalyste, en arrive, elle, à rechercher des « lois physiques de la morale »:

« Voilà des années que je cherche à formuler les lois morales comme des lois de « physique de l’esprit ». Quelles que soient nos intentions en prenant pour mari ou pour femme ceux qui sont déjà mari ou femme d’un autre, nous modifions le champ des forces symboliques. Quel que soit le discours que nous nous tenons et la pureté « de nos coeurs et de nos paumes », dans le monde de la parole, deux sujets ne peuvent pas plus se dresser au même lieu que dans le monde physique. »[61]

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On pourrait transposer : quelles que soient nos intentions en répondant à la demande d’une personne ou en le faisant pour nous-mêmes, par charité, pour lui éviter une souffrance à sa demande ou pour ne pas peser nous-mêmes sur autrui, ne pas être à charge, enfin bref pour mourir dignement, l’acte posé est bien un acte de mort. Ceci est un fait objectif, quelques soient les appellations que nous lui attribuerons. Nous ne pouvons à la fois nous ériger comme notre propre mesure et nous ouvrir à ce qui en l’homme passe l’homme. Nous ne pouvons à la fois définir par nous-mêmes la limite de l’homme et nous ouvrir à ce qu’il est en réalité, à ce qui en lui est mystère, ce qui le dépasse. Nous ne pouvons à la fois être maître de nous-mêmes et vivre dans une ouverture à l’autre, aux autres, à Dieu. Quelques soient nos intentions, si nous posons de tels actes, nous serons irrémédiablement laissés à nous-mêmes, enfermés dans notre propre mesure. Bien vite nous serons comme morts, non pas seulement physiquement lorsque nous passerons à l’acte, mais dès aujourd’hui en nous situant dans un tel espace. Et Marie Balmary poursuit:

« On ne peut pas discuter avec cette vérité-là sans finir par se perdre soi-même. A nous, démocrates de sociétés permissives, cela peut sembler « injuste », non conforme au droit de chacun de suivre son désir. Mais le réel n’est pas régi par nos idées. Il y a des lois qui nous précèdent et nous permettent de parler. Nous pouvons les transgresser, mais nous ne pouvons pas faire qu’il n’y ait pas de Loi qui régisse le champ symbolique.

La psychanalyse a fait éclater un ensemble de conventions sociales mensongères et dénoncé l’hypocrisie d’une société masquée de vertu. Chose peut-être inattendue, par le seul exercice qu’elle s’autorise, la parole, elle retrouve les lois d’identité et de différenciation comme des rocs sous nos pas. Ces lois sont religieuses, il n’y a pas d’autre mot pour dire cela. Au double sens éthymologique du mot religion: relier, relire. Ce sont des lois de relation (religare, en latin) et des lois qu’on ne connaît que par relecture (relegere) du bonheur ou du malheur selon qu’on a pris tel chemin ou tel autre.

Et qui peuvent aussi nous être révélées: elles sont inscrites dans l’inconscient. »[62]

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  1. [1] Exode 20,2-4.
  2. [2] Marie Balmary déjà citée, p. 280-281.
  3. [3] Odette Thibault, « Mourir à la carte » – « J’ai fait un rêve… », Bulletin de l’A.D.M.D. n° 24, juin 1987, p. 13.
  4. [4] Gilbert Brunet, « Réflexions sur le suicide », Bulletin de l’A.D.M.D. n° 12, octobre 1983, p. 11.
  5. [5] Du moins en théorie, car il arrive que, comme chrétiens, nous n’affirmions plus notre foi sous forme de mystère, d’ouverture au Tout-Autre dont on ne peut se faire aucune image. Il arrive que nous sous situions comme propriétaire de Dieu et que nous l’asservissions à nos besoins.
  6. [6] Psaume 8,5-7 cité dans G.S. 12,3.
  7. [7] 1 Co 13,12.
  8. [8] 14,6.
  9. [9] C’est-à-dire demander par avance, à être soulagé au point de vue douleur, à ce que tous les traitements ne soient pas entrepris, et qu’éventuellement la mort soit provoquée, si elle se trouvait dans les conditions suivantes: incapacité d’exprimer sa volonté et que les traitements possibles n’aient plus de chances réelles de lui rendre une vie consciente et autonome.
  10. [10] Autodélivrance, Nouvelle édition (révisée en 1985), p. 10 et 11.
  11. [11] Rapport du conseil d’administration à l’Assemblée Générale ordinaire du 21 mai 1989, Bulletin de l’A.D.M.D. n° 31, Avril 1989, p. 11.
  12. [12] Paul Chauvet, Rapport moral et d’orientation en vue de l’Assemblée Générale du 15 juin 1985, Bulletin de l’A.D.M.D. n°17, avril 1985, p.5 à 13.
  13. [13] Ephésiens, 3,24.
  14. [14] Gilbert Brunet, « Réflexions sur le suicide », Bulletin de l’A.D.M.D. n° 12, octobre 1983, p. 14
  15. [15] Gilbert Brunet, « Réflexions sur le suicide », Bulletin de l’A.D.M.D. n° 12, octobre 1983, p. 13.
  16. [16] Michel Landa, « Un droit », brochure de présentation de l’A.D.M.D., p. 12.
  17. [17] Odette Thibault, « Mourir à la carte – J’ai fait un rêve… », Bulletin de l’A.D.M.D. n° 24, juin 1987, p. 11 à 14.
  18. [18] Gilbert Brunet, « Réflexions sur le suicide », Bulletin de l’A.D.M.D. n° 12, octobre 1983, p. 14. Réflexions sur le suicide, Bulletin de l’A.D.M.D. n° 12, septembre 1983, p. 7-14.
  19. [19] Odette Thibault, « Mourir à la carte – J’ai fait un rêve… », Bulletin de l’A.D.M.D. n° 24, juin 1987, p. 13.
  20. [20] Paul Chauvet, « Du droit de vivre et de mourir dans la dignité », brochure de présentation de l’A.D.M.D., p. 35.
  21. [21] Paula Caucanas-Pisier, « Choisir sa vie, choisir sa mort », brochure de présentation de l’A.D.M.D., p. 70.
  22. [22] Un droit, Le Monde, 17 novembre 1979, reproduit dans le Bulletin de l’A.D.M.D. p. 9-13..
  23. [23] Un droit, Le Monde, 17 novembre 1979, reproduit dans le Bulletin de l’A.D.M.D. p. 9-13..
  24. [24] Réflexions sur le suicide, Bulletin de l’A.D.M.D. n° 12, septembre 1983, p. 7-14.
  25. [25] Film qui met en image le livre de Andrew H.MALCOM, « Je soussignée Emily BAUER, elle a choisi sa vie, elle a choisi sa mort », non disponible en librairie sauf chez « France Loisirs ».
  26. [26] Pascal, Pensées, 47/172 (47 de Lafuma, 172 de Brunschwicg). Dans la suite on utilisera cette même numérotation sans autre précision..
  27. [27] Sur le sujet de l’acharnement thérapeutique, se reporter au chapitre 4 de mon livre « En fin de vie », dont l’intitulé est: « Abstention thérapeutique et consentement aux soins ».
  28. [28] Bruno Cadart, « En fin de vie », « Répondre aux désirs profonds des personnes », Le Centurion, collection infirmières d’aujourd’hui, Paris, 1988, p. 23 à 24.
  29. [29]S. 13,1.
  30. [30] Pascal, Pensées, 44/82.
  31. [31] Pascal, Pensées, 255/758, 288/689, 424/278.
  32. [32] Pascal, Pensées, 110/282.
  33. [33] Pascal, Pensées, 298/283.
  34. [34] Pascal, Pensées, 423/277.
  35. [35] Pascal, Pensées, 54/112.
  36. [36] Pascal, Pensées, 48/366.
  37. [37] Pascal, Pensées, 113/348.
  38. [38] Pascal, Pensées, 114/397.
  39. [39] Pascal, Pensées, 119/423.
  40. [40] Pascal, Pensées, 121/418.
  41. [41] Pascal, Pensées, 131/434.
  42. [42] Pascal, Pensées, 189/547.
  43. [43] Pascal, Pensées, 192/527.
  44. [44] Pascal, Pensées, 170/268.
  45. [45] Pascal, Pensées, 173/273.
  46. [46] Pascal, Pensées, 174/270.
  47. [47] Pascal, Pensées, 183/253.
  48. [48] Pascal, Pensées, 199/72.
  49. [49] Pascal, Pensées, 200/347.
  50. [50] Pascal, Pensées, 620/146.
  51. [51] Voir notamment Pascal, Pensées, n° 132 à 139 de Lafuma.
  52. [52] Henriette Bouige, « L’euthanasie est un bienfait de Dieu », Le point de vue d’une catholique, Bulletin de l’A.D.M.D. n° 23, mars 1987, p. 18.
  53. [53] Bruno Cadart, o.p. cit. p. 143 à 147.
  54. [54] Voir les actes des journées franco-canadiennes Jacques Cartier qui s’est tenu à Lyon les 7 et 8 décembre 1989.
  55. [55] Bruno Cadart, « En fin de vie », déjà cité, p. 190 et 191.
  56. [56] Dominique LAPLANE……..
  57. [57] Marie Balmary, « L’homme aux statues », « Freud et la faute cachée du père », Grasset, 1979, p. 177 à 282.
  58. [58] Nietzsche, Crépuscule des Idoles, trad. Hémery, Gallimard, 1974, p.129 reproduite dans Bulletin de l’A.D.M.D. n° 26, décembre 1987, p. 19.
  59. [59]S. 16.
  60. [60] Marie Balmary, « L’Homme aux statues », déjà cité et « Le Sacrifice interdit », « Freud et la Bible », Grasset, Paris, 1986.
  61. [61] Le Sacrifice interdit, o.p. cit. p. 179 et 180.
  62. [62]p. cit. p. 180.
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