Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui… (Noël 2010)

Les prêtres du diocèse de Fianarantsoa m’ont demandé d’intervenir lors de leur récollection d’entrée en Avent. Vous trouverez ci-après le texte de cette intervention.

0. Préambule

Vous m’avez demandé d’animer la récollection de Noël et votre confiance m’a touché, cependant, non seulement je ne sais pas parler malgache, mais, même en français je me sens bien petit pour méditer sur le mystère de Noël et parler devant vous alors que je viens juste d’arriver. Je fais confiance à l’Esprit Saint pour parler un peu en moi et pour vous donner de trier ce qui peut être chemin pour vous et ce qui est parole non ajustée de quelqu’un qui arrive. La moitié de mon ministère ici consistant à servir les prêtres du Prado, et parce que le chemin d’Antoine Chevrier a marqué ma vie, vous ne serez pas supris que je le cite beaucoup, sachant qu’il y a bien d’autres traditions qui pourraient nous aider à entrer dans le mystère de Noël.

Il y a cinq ans, le 1er novembre 2005, j’arrivais au Brésil. Très vite, ce fut le temps de l’Avent, mais je n’arrivais pas à entrer dans ce temps liturgique car je n’arrivais pas à réaliser que Noël arrivait : pas de neige, pas de froid, c’était l’été et je ne retrouvais rien de l’ambiance que je connaissais jusque là. Cependant, j’ai été envoyé pour célébrer Noël dans une petite communauté rurale qui venait de se fonder et n’avait pas encore pu construire de chapelle. Ils célébraient dans une étable qu’ils avaient nettoyée. Là, au milieu de 30 personnes pauvres assises sur la mangeoire, je n’ai pas eu de mal à entrer dans le mystère de Noël, à prier.

Cinq ans plus tard, j’ai la joie d’arriver à Madagascar et, contrairement à mon arrivée au Brésil, cela fait des semaines que je pense sans cesse au mystère de Noël, mais je sens qu’il me faut encore du temps pour y voir clair dans mes méditations. J’accepte cependant de vous les partager et de partager les circonstances qui suscitent ces réflexions.

Je partage mon chemin, espérant entendre votre propre chemin, comment vous vous laissez prendre par le mystère de Noël.

1. Le Verbe qui commence par être silence

En arrivant à Madagascar, et encore plus depuis que je suis dans le district de Befeta, je me retrouve incapable de parler, de comprendre, très dépendant des gens, devant tout apprendre.

Je n’ai jamais tant médité le mystère du Verbe de Dieu, de la Parole de Dieu, qui naît comme un enfant, incapable de parler, totalement dépendant de Marie, de Joseph, des autres et le côté étonnant du signe donné aux bergers, très loin de ce qu’on peut imaginer pour la venue du Messie, de notre manière spontanée de nous représenter Dieu :

« Soyez sans crainte, car voici, je viens vous annoncer une bonne nouvelle, qui sera une grande joie pour tout le peuple : Il vous est né aujourd’hui, dans la ville de David, un Sauveur qui est le Christ Seigneur ; et voici le signe qui vous est donné : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire. » (Lc 2,10-12)

Jésus qui va rester silencieux 30 ans à Jérusalem, Jésus qui surprendra Pilate par son silence :

« « Tu ne réponds rien ? Vois toutes les accusations qu’ils portent contre toi. » Mais Jésus ne répondit plus rien, de sorte que Pilate était étonné. » (Marc 15, 4-5)

Dans ce moment où je découvre tout, où je ne peux comprendre tout ce qui se dit, je pense aussi à Marie dont Luc souligne deux fois la difficulté à comprendre, lors de l’Annonciation et lors de l’épisode de Jésus perdu et retrouvé au Temple. Mais elle conservait avec soin toutes ces choses et les méditait dans son cœur.

J’y vois une invitation à soigner mon « cahier de vie », à noter ce que je vois, ce que je découvre de la vie des gens, à méditer. Ne pouvant parler, regardant Jésus qui reste longtemps sans parole, dont la présence est signe, je cherche aussi comment trouver une manière d’être présent qui soit signe.

Par exemple, je ne reste pas aux réunions où je ne comprends pas et j’assure pendant ce temps, soit la préparation de l’homélie, soit les tâches ménagères. Comme j’allais chercher l’eau à Tomboarivo, j’entends quelqu’un parler de moi et je demande à la personne qui m’accompagnait ce qui avait été dit. La réponse a été : « On n’a jamais vu un prêtre aller chercher de l’eau ». Je sais que bien d’autres le font, mais je garde cette réflexion de Wilson quand on a partagé cet évènement : « Ce qui parle aux gens, ce ne sont pas des paroles, mais des gestes ». Comment trouver une présence qui témoigne de la présence de celui qui a choisi de naître à la crèche et pas seulement aujourd’hui où je ne peux pas parler ?

2. Jésus qui naît chez les pauvres

En arrivant à Madagascar, comme tous les coopérants que j’ai pu rencontrer, je suis bouleversé en voyant la foi des gens, la foi des plus pauvres, qui se manifeste de bien des manières :

–     Par exemple, les heures de marche à pied pour venir à la messe, à une réunion. A Ikalalao, j’ai vu une quinzaine de jeunes de Tomboarivo qui avaient fait plus de 50 kilomètres à pied pour participer à la formation donnée par le Centre de Promotion Rurale. Dans le bilan, à la question « Qu’avez-vous apprécié dans cette session ? », ils ont dit : « cette fois-ci, on a eu la messe et on l’a eue deux fois ». C’est inimaginable en France.

–     Je reste bouleversé par la qualité d’accueil tout au long des 4 jours de tournée dans ces communautés de Tomboarivo et par la joie des gens, des enfants, par leur foi. Je reste étonné par le sourire éclatant de cette fillette en haillons, comme beaucoup des enfants rencontrés, tenant dans la main ses deux « poupées malgaches », c’est-à-dire deux bouquets d’herbe qu’elle avait liées et auxquelles elle avait fait des tresses. Que dire des moments de chants et de partage improvisés avec eux, de la manière dont les grands frères et grandes sœurs, qui sont d’ailleurs souvent très petits en taille et en âge, prennent soin des plus petits, des moments de prière avec toute la famille qui nous accueille chez elle ?

Oui, je n’ai pas fini de méditer le mystère de Dieu qui choisit de naître au milieu des plus pauvres.

On vient de célébrer la fête du Christ Roi, un roi bien différent des rois et des dirigeants de la terre, un roi qui naît dans une étable et non dans un palais, un roi démuni, dépouillé, mais accessible à tous, à commencer par les plus petits.

Mi-novembre, j’ai été visiter les sœurs du Prado à Kianjavato et je suis revenu avec des français travaillant pour une O.N.G. Le partage a été très sympathique avec des gens profondément généreux. Au bout d’un long moment, j’ai fini par oser une question : « De quel horizon philosophique êtes-vous ? » Comme très souvent en France, la réponse résumée a été : « Je suis catholique mais non pratiquant. Je crois qu’il y a quelque chose, une puissance. Mais ce qui compte, c’est de faire quelque chose pour les autres. Je me fais mon propre chemin, ça n’a pas d’importance. »

Je suis resté incapable de rien répondre et je repensais à une visite rendue juste avant Noël à un ami diacre permanent. Quand j’ai sonné à la porte, c’est sa fille de cinq ans qui a ouvert, puis crié méchamment et très fort : « Pas de place pour vous ici ! » avant de refermer la porte en la claquant de toutes ses forces. Elle l’a ouverte de nouveau, a recrié : « Pas de place pour vous ici ! » puis l’a claquée de nouveau, et a recommencé jusqu’à ce que ses parents arrivent avec un grand sourire en expliquant : « Elle a participé à une rencontre d’éveil de la foi des touts petits et ils ont mimé l’Evangile. » Je n’avais jamais senti si fort la violence de l’Evangile de la nativité et j’entre dans cette préparation de Noël avec cette question : « Pourquoi n’y a-t-il pas de place pour Jésus dans le cœur de nombre de mes frères français ? » Et y a-t-il une place dans mon cœur, cette année, pour que Jésus puisse y naître plus profondément ?

3. Pourquoi Jésus naît-il pauvre ?

Comme prêtres, les gens viennent souvent nous voir pour nous demander de l’argent, une aide. Comme prêtre Vazaha, et encore plus dès que Wilson n’est pas avec moi, c’est un défilé incessant.

Comme tous les coopérants qui arrivent, avec l’émerveillement devant l’accueil, la foi, la joie des malgaches, il y a le choc devant la pauvreté. Que faire ? Comment se situer ?

Il y a ceux qui lancent des associations et font venir de l’argent de l’Europe, et c’est un charisme nécessaire, mais, plus ça va, plus je suis interrogatif. Je garde dans mon cœur une visite dans un village à Mazoarivo : les gens s’affairaient en urgence pour réparer les robinets des fontaines du village parce qu’une délégation de l’O.N.G. qui avait installé les fontaines allait passer le lendemain. Jusque là, personne ne se préoccupait de réparer et pas un robinet ne fonctionnait. Je reste aussi atteint en voyant tous les ponts autour de Befeta : les gens arrachent les planches pour faire du charbon de bois. Que dire des feux de brousse : non seulement des gens continuent à en faire malgré tous les efforts de sensibilisation, mais ils le font publiquement sans que personne n’intervienne.

Alors, quelle aide apporter qui permette à l’autre d’être, de grandir, d’arriver à cette « auto prise en charge » que promeuvent les évêques d’Afrique ?

Et si je commence à donner de l’argent, à monter une association pour faire venir de l’argent, quelle relation cela va induire ?

Alors, je n’en finis pas de méditer le mystère de Noël : Dieu qui a choisi de se dire dans la pauvreté radicale, au milieu de cette foule jetée sur les routes par les caprices de César, naissant au milieu des animaux, dans le fumier. Pourquoi Jésus a-t-il choisi de naître pauvre ? Pourquoi refuse-t-il, ensuite, de transformer les pierres en pain dans le désert ? Pourquoi choisit-il de vivre en n’ayant pas de pierre ou poser la tête (Matthieu 8,20 ; Luc 9,58) ? Pourquoi choisit-il la pauvreté jusqu’à mourir sur la croix ? Pourquoi n’y a-t-il pas d’autre chemin pour entrer en relation vraie, pour aimer, pour permettre à l’autre de grandir et d’accueillir librement, que de se faire pauvre ?

Il est clair que Jésus ne veut pas la misère, qu’elle détruit, qu’il appelle à combattre l’injustice qui produit la misère et qu’il n’a eu de cesse que d’aider les hommes à se remettre debout.

En méditant devant Jésus qui choisit la pauvreté et nous appelle à le suivre sur le chemin de la pauvreté évangélique, j’ai bien conscience de ne pas être pauvre, d’être très loin de suivre Jésus dans sa pauvreté, pour reprendre un passage du Véritable Disciple, livre d’Antoine Chevrier. Je n’ai jamais vécu avec si peu de choses, et je n’ai jamais ressenti à ce point combien j’étais riche, combien il me faut laisser l’Esprit Saint m’apauvrir, tout en même temps qu’il me faut chercher comment servir l’action de l’Esprit Saint qui remet debout le paralytique de la Belle Porte du Temple quand Pierre et Jean lui disent : « De l’or ou de l’argent, je n’en ai pas ; mais ce que j’ai, je te le donne : au nom de Jésus Christ, le Nazôréen, marche ! » (Actes 3,6)

Antoine Chevrier disait que, si l’on voulait travailler avec l’Esprit Saint, il fallait suivre Jésus, le suivre à la crèche, à la croix, au tabernacle et qu’il fallait commencer toute œuvre à la crèche, en vivant la pauvreté, en choisissant des moyens pauvres, en commençant par « l’unique nécessaire », mettre l’annonce de l’Evangile en premier.

C’est d’ailleurs ce que fait l’Eglise primitive dans cette première action publique de Pierre et Jean après la Pentecôte. S’ils avaient été riches, qu’auraient-ils faits ? Ils auraient construit un foyer, donné une pension, ils n’auraient pas vécu cette rencontre si forte et si vraie avec le paralysé.

Il y a quelques temps, Gilbert m’a demandé de venir témoigner devant des laïcs du FARK de deux initiatives de l’Eglise du Brésil :

–     D’abord la fondation de la pastorale de l’enfant. En formant dans toutes les « fiangonana », dans tous les quartiers, dans tous les hameaux, des femmes toutes simples à la santé de l’enfant, en les appelant à assurer chacune le suivi de 15 femmes ayant des enfants de moins de 6 ans ou qui soient enceinte, ils ont réussi à faire chuter la mortalité des enfants de 0 à un an de 95 % en 25 ans.

–     J’évoquais aussi la fondation par l’Eglise du Brésil de la Pastorale de la Sobriété. Comme à Madagascar, ils sont confrontés à une consommation de l’alcool excessive et à ses diverses conséquences. Je rappelle que quelqu’un qui boit plus de deux verres par jour, que ce soit de la bierre, du vin, de l’alcool fort, est un buveur excessif qui compromet sa santé et qu’on peut être dépendant, malade de l’alcool, sans jamais être ivre, que nous avons des comportements qui font tomber ceux qui sont plus fragiles et que nous montrons ensuite du doigt.

En écho à cette présentation, j’ai été sidéré par la réaction des laïcs. Au lieu de dire comment allons-nous faire, comment puis-je sortir de l’alcool, car il y avait au moins une personne malade de l’alcool parmi eux, ils ont dit : « Quel financement nous apportez-vous ? » Pourtant, pour ces deux pastorales, et encore plus pour la pastorale de la sobriété, il n’y a pas d’abord besoin de financement, mais d’y croire et de s’aider à transformer une culture qui pousse à boire et qui détruit tant de gens, de prêtres aussi.

En ayant dans le cœur toutes ces demandes d’argent, d’aide, je contemple Dieu qui se dit dans la pauvreté radicale, qui n’a rien, ne donne rien, mais qui se donne, qui entre en relation dans le dénuement total, et qui remet l’homme debout et le ressuscite.

4. La crèche si liée à la croix et à l’eucharistie

Ce choix de naître à la crèche, fait connaître immédiatement la croix à Jésus, comme à nous quand nous essayons de le suivre sur ce chemin, et nous amène à ne pas avoir d’autre chemin possible que de redire notre « oui » pour nous donner, vivant ainsi l’eucharistie.

–     La croix, c’est d’abord celle de l’inconfort de cet abri à bestiaux où naît Jésus, c’est l’inconfort rencontré quand nous suivons Jésus sur ce chemin et je ne vous décris pas toutes les conditions de vie du ministère en brousse que vous connaissez, sachant que nous sommes très privilégiés par rapport aux gens que nous rejoignons. Je ne regrette pas d’avoir demandé à aller en brousse pour commencer ici, et je n’imaginais pas les conditions de vie des prêtres en brousse si difficiles en même temps que c’est un ministère passionnant et nourrissant. Je suis émerveillé par cette présence d’Eglise à Madagascar.

–     La croix, c’est celle de Jésus qui se fait proche des hommes et ressent si fortemnt ce qui les touche, jusqu’à pleurer avec les sœurs et les amis de Lazare, à pleurer aussi sur Jérusalem qui n’entre pas dans l’amour du Père. Pour nous, pour moi en tous cas, la croix la plus dure, c’est celle de la misère des gens rencontrés quand on choisit de vivre avec les plus pauvres. Je suis médecin de formation, et quel choc de voir tant de pauvreté, tant de maladies, de savoir ce qui pourrait se faire, et de ne rien pouvoir faire, de voir aussi des choses simples qui pourraient être faites pour prévenir la maladie chez les enfants et qui ne le sont pas même s’il y a de belles réalisations ici et là.

–     La croix, c’est celle de la persécution, celle du Golgotha que Syméon annonce à Marie dès la présentation au Temple. Ici, pour le moment, je l’ai plus méditée en écoutant ceux qui ont essayé de sortir de la maladie de l’alcool raconter les pressions de proches pour qu’ils continuent à boire avec eux, parce que le chemin pris par ceux qui arrêtent de boire questionne celui qui boit encore et n’est pas encore prêt à entendre cet appel à se libérer de ce qui détruit si fort l’homme.

5. Le mystère de Jésus qui naît dans une culture pour se donner au monde entier

Arriver dans un autre pays, c’est entrer dans une culture autre, accueillir, aimer, adopter cette culture, recevoir bien des richesses inconnues jusque là, tout en sachant que l’on restera toujours étranger, et pas seulement parce que c’est si difficile d’apprendre la langue.

Cela me fait méditer le mystère de Dieu qui, en Jésus, entre dans une culture, se reçoit d’elle pour faire connaître l’amour de son Père jusqu’au bout du monde, pour reprendre les mots de Jésus rapportés par Luc dans les Actes des Apôtres.

La première année où je suis arrivé au Brésil, l’évêque de Janauba au centre du pays a demandé au Prado d’envoyer un prêtre prêcher la retraite diocésaine et j’ai été envoyé. Entre temps, l’évêque a été muté et j’ai dû prêcher dans des conditions difficiles d’un presbiterium sans son pasteur. Il y avait là un prêtre très provoquateur qui disait que Jésus n’avait jamais voulu les missions et que c’était de l’impérialisme européen. Son grand-père était venu d’Italie et il oubliait qu’il faisait partie des descendants de ces impérialistes qu’il fustigeait, qui ont largement tué les populations indiennes au Brésil et les ont remplacés par des africains réduits à l’esclavage. En identifiant mission et impérialisme européen, même si l’impérialisme européen a utilisé le christianisme, il oubliait que Jésus n’était pas né dans la culture occidentale, mais dans celle du Moyen Orient. Il oubliait que la définition même de l’Eglise était d’être missionnaire.

Je reviens au mystère de Dieu qui entre dans une culture particulière. Quand il entre dans la culture hébraïque, il se reçoit d’elle, en accueille les richesses et l’ouvre aux autres cultures, aux autres hommes, au Père différent de ce qu’ils en percevaient. Là où des religieux juifs de l’époque de Jésus étaient tentés de s’approprier le salut, de croire le posséder par leur respect de la Loi, et, trop souvent, des prescriptions secondaires de la Loi, de se croire purs et supérieurs aux autres nations considérées comme impures, Jésus se situe très souvent en rupture, en questionnement : il mange chez les pécheurs, se laisse toucher par la foi du lépreux samaritain, de la cananéenne, du centurion romain. Il dit même n’avoir jamais rencontré une foi pareille en Israël. Il est libre par rapport aux conventions de sa culture et c’est un des éléments qui le conduit à la croix.

L’Eglise qu’il fonde le suivra sur ce chemin d’inculturation qui ne se vit pas comme une fermeture sur soi, mais comme une ouverture aux autres, une prise de conscience que tous les hommes sont frères, une relativisation de règles propres à telle culture, un accueil de la richesse de l’œuvre de l’Esprit Saint chez chacun. On peut méditer en particulier cette parole de Pierre au centurion romain Corneille :

« Comme vous le savez, c’est un crime pour un Juif que d’avoir des relations suivies ou même quelque contact avec un étranger. Mais, à moi, Dieu vient de me faire comprendre qu’il ne fallait déclarer immonde ou impur aucun homme. Voilà pourquoi c’est sans aucune réticence que je suis venu quand tu m’as fait demander. Mais maintenant j’aimerais savoir pour quelle raison vous m’avez fait venir. » (Actes 10,28-29)

Et il ajoute quand il relit l’événement devant la communauté des disciples scandalisée d’apprendre qu’il a été chez un païen :

A peine avais-je pris la parole que l’Esprit Saint est tombé sur Corneille et ceux de sa maison comme il l’avait fait sur nous au commencement. Je me suis souvenu alors de cette déclaration du Seigneur : Jean, disait-il, a donné le baptême d’eau, mais vous, vous allez recevoir le baptême dans l’Esprit Saint. Si Dieu a fait à ces gens le même don gracieux qu’à nous autres pour avoir cru au Seigneur Jésus Christ, étais-je quelqu’un, moi, qui pouvait empêcher Dieu d’agir ? » A ces mots les auditeurs retrouvèrent leur calme et ils rendirent gloire à Dieu : « Voilà que Dieu a donné aussi aux nations païennes la conversion qui mène à la vie ! »” (Ac 11,15-18)

Oui, Jésus entre dans une culture, se reçoit d’elle, mais il l’évangélise, la questionne, l’ouvre à l’Evangile.

La culture occidentale a largement été façonnée par le christianisme, mais elle a besoin d’être évangélisée, convertie par la rencontre vraie de la personne du Christ. Je repense à ces français rencontrés à Kianjavato. De leur éducation religieuse chrétienne, ils ont gardé les valeurs, comme la générosité, l’engagement pour le développement. Mais ils ont perdu la source, la personne du Christ, la réponse à son appel à faire Eglise pour vivre et révéler l’amour du Père à sa suite, pour se nourrir des sacrements et de la Parole de Dieu. L’individualisme occidental, fruit aussi de l’Evangile qui valorise la personne, mais fruit qui s’est coupé de la relation avec le Christ, la culture hédoniste, le sens de la liberté malheureusement non vécue dans la vérité pour reprendre les mots de Benoît XVI, la recherche du profit au détriment de l’autre, montrent bien qu’il y a un grand fossé entre Evangile et culture occidentale, que l’Occident a besoin d’être évangélisé de se laisser questionner par la rencontre du Christ. Aujourd’hui, c’est l’Afrique qui, bien souvent, assure ce service. J’aimerais savoir, parmi les prêtres exerçant un ministère dans le diocèse de Créteil, la proportion de prêtres qui sont africains. Cela doit être très important, pas loin d’un quart des prêtres, sauf erreur de ma part. Parmi eux, nous avons notre frère Théophile à la paroisse de Villejuif où j’ai été ordonné.

En France, en ayant été séminariste, puis diacre, puis prêtre, dans des quartiers populaires où se cotoyent des personnes venant de plus 50 nations différentes, en ayant appris la langue portugaise pour accompagner la très nombreuse communauté portugaise sur la paroisse où j’ai commencé le ministère, en ayant accompagné des africains, des asiatiques, puis en continuant le ministère au Brésil et maintenant à Madagascar, j’ai été amené à situer ma propre culture au milieu d’autres, à prendre conscience de ses richesses et de ses limites.

Le choc de l’arrivée à Madagascar, ma méditation incessante depuis des semaines du mystère de Noël, fait résonner en moi cette question :

–     « Qu’est-ce qui dans ma propre culture française a besoin d’être évangélisé, converti ? Qu’est-ce qui est richesse à ne pas perdre ? Là, je ne parle pas de la culture française en général, mais de la culture française en tant qu’elle me marque personnellement dans ma manière de penser, d’agir, de parler, de me situer.

Me préparer à Noël, c’est accepter que Jésus puisse vouloir naître en moi, accueillir cette culture qui me fait, don de l’Esprit Saint, mais don reçu par des hommes marqués par le péché et qui a besoin d’être convertie.

Bien sûr, étant maintenant à Madagascar, je me demande comment entrer dans votre culture, me laisser enrichir, évangéliser, mais aussi dans quoi ne pas entrer.

Juste un fait : vous avez un sens très fort du respect de l’ancien, de la hiérarchie, par conséquent des prêtres aussi, et nous avons beaucoup perdu cette richesse en France. Mais toute richesse a aussi son envers, comme nos péchés sont l’envers de nos qualités. Samedi 30 octobre, nous étions à Tomboarivo pour prendre contact avec les catéchistes et les instituteurs. L’Evangile du jour était celui où Jésus appelle à prendre la dernière place, comme ailleurs, il appelle à se faire serviteur. Comme c’était mon tour d’assurer l’homélie, j’ai parlé avec enthousiasme de ce chemin que le Christ nous propose. Arrive le repas : les catéchistes et les professeurs mangeaient dehors tandis que les deux prêtres et le visiteur étaient à l’intérieur, à part. Avec Wilson, nous avons décidé de vivre autrement, mais il y a des résistances. Jeudi 25 et vendredi 26 novembre, il y avait la formation de tous les instituteurs du district par la DIDEC à Isaka. Malgré nos demandes, au moment du repas, je me suis retrouvé avec les deux formateurs de la DIDEC au presbytère et avec un repas différent de celui des instituteurs. Comme j’ai insisté, le soir, nous étions dans la salle de classe, avec les instituteurs, sauf que nous étions à une table d’honneur à part et avec un repas différent, ce qui était encore plus choquant en devant le prendre devant eux. Le lendemain, plus de table d’honneur, plus de repas différent, mais nous sommes mis en bout de table, séparés des instituteurs. En accord avec les deux formateurs, nous nous sommes répartis au milieu des instituteurs. Le climat a été radicalement différent. Malgré mes difficultés de langue, les gens me parlaient, du moins essayaient. Le repas était aussi radicalement différent : le riz des instituteurs n’avait pas la qualité du riz et de l’accompagnement diversifié préparé par Mme Julia. Pourtant, j’ai vraiment préféré ce repas partagé. Je répète souvent aux gens qui veulent à tout moment porter mes affaires, me mettre une place à part, tout en les remerciant pour leur attention : « ny monpera, tsy tompo fa mpanompo ; tsy ny toerana voalohany, fa ny farany » (« Mon Père pas Seigneur, mais serviteur ; pas la première place, mais la dernière »). Avec Wilson, nous cherchons comment vivre vraiment à la lumière de Noël, à la suite de celui qui a pris la dernière place.

Mais j’aimerais vous entendre dire ce qu’il vous semble qui est richesse de votre culture à ne pas perdre, et ce dans quoi le Christ veut naître pour le transformer, l’évangéliser.

6. Mystère de Noël et Esprit Saint

Quand on fait Etude d’Evangile sur l’Esprit Saint, que l’on cherche tous les endroits où il est question de l’Esprit Saint, on est conduit d’abord à l’Evangile de Luc, en particulier aux 4 premiers chapitres :

–     il est beaucoup question de l’Esprit Saint dans les chapitres un et deux qui font le récit de la nativité de Jésus, ce qui l’a préparée, puis ce qui l’a suivie le temps à Nazareth ;

–     il en est beaucoup question dans les chapitres 3 et 4 qui racontent le début du ministère de Jésus.

Ensuite, l’Esprit Saint est très peu mentionné de manière explicite, mais tous les gestes et paroles de Jésus et ceux de bien de ses interlocuteurs, sont révélateurs de l’action de l’Esprit Saint.

En regardant les chapitres 1 et 2, on voit que l’Esprit Saint est l’agent même du mystère de Noël, du mystère de l’incarnation. C’est lui qui couvre de son ombre Marie pour faire naître Jésus, pour révéler l’amour du Père, pour réaliser le salut.

Si l’on considère les citations explicites de l’Esprit Saint, mais aussi les autres interventions divines, on le voit intervenir chez diverses personnes avec un seul but : réaliser l’incarnation, accueillir le Messie, l’annoncer.

Chaque personne voit son existence transformée, inscrite dans le plan de Salut du Père.

Zaccharie et Elisabeth se retrouvent sans voix, tellement la nouvelle les bouleverse. Puis Zacharie bénit le Seigneur, le Dieu d’Israël, parce qu’il a visité et racheté son peuple. Zacharie s’est laissé rencontrer et il ne donne pas à son fils le nom prévu par la tradition : « Son nom est Jean »… comme nous pouvons le lire sur le tableau de la chapelle du séminaire de Vohitsoa. Elisabeth loue Dieu parce que la mère de son Seigneur est venue jusqu’à elle. Quant à Jean Baptiste, il n’attend pas de naître pour désigner la présence invisible de Jésus.

Marie est déroutée par l’irruption de Dieu : « Comment cela se fera-t-il ? » Puis elle acquiesce quand l’ange lui annonce que l’Esprit Saint la couvrira de son ombre et elle dit : « Je suis la servante du Seigneur, que tout se passe pour moi selon ta parole », parole de l’ange, parole de Dieu.

Joseph accepte de prendre avec lui Marie et l’enfant, celui qu’on appellera du nom de Jésus, Dieu sauve, car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. On l’appellera Emmanuel, Dieu avec nous, et nous sommes invités à faire comme lui, à ne pas avoir peur de prendre dans notre vie la mère et l’enfant, Dieu sauve, Dieu avec nous.

Les bergers sont absents de l’étable au moment de la naissance : ils sont aux champs, au travail, dans la nuit aussi. Ils se laissent prendre par la lumière venue du ciel, envelopper par elle. Ils croient au signe et se déplacent pour voir « un enfant nouveau-né dans une mangeoire ». Ils se disent entre eux : « Allons jusqu’à Bethléem et voyons ce qui est arrivé, ce que le Seigneur nous a fait connaître. » Ils vinrent donc en toute hâte et ils firent connaître et s’en retournèrent en rendant gloire à Dieu.

Syméon, « était un homme juste et pieux qui attendait la consolation d’Israël et l’Esprit Saint était sur lui. Il lui avait été révélé par l’Esprit Saint qu’il ne verrait pas la mort avant d’avoir vu le Christ du Seigneur. Il vint alors au temple poussé par l’Esprit… ». Trois mentions de l’action de l’Esprit Saint en trois versets.  « Il prit Jésus dans ses bras et il bénit Dieu en ces termes : « Maintenant, Maître, c’est en paix, comme tu l’as dit, que tu renvoies ton serviteur. Car mes yeux ont vu ton salut, que tu as préparé face à tous les peuples : lumière pour la révélation aux païens et gloire d’Israël ton peuple. » La recherche de toute sa vie, poussé par l’Esprit Saint, c’était de pouvoir voir Jésus, le prendre dans ses mains, le présenter aux hommes de tous les peuples… Ce que nous faisons à chaque eucharistie.

Anne, elle, « ne s’écartait pas du temple, participant au culte nuit et jour par des jeûnes et des prières. Survenant au même moment, elle se mit à célébrer Dieu et à parler de l’enfant à tous ceux qui attendaient la libération de Jérusalem. »

J’aime à regarder ces diverses personnes, à demander à l’Esprit Saint de me faire entrer dans le mouvement qui les a prises.

7. Mystère de Noël et conversion apostolique

Dans l’évocation des diverses personnes de l’Evangile de la nativité, on voit que l’Esprit Saint les a ouvertes à la rencontre de la personne du Christ et les provoquées à une conversion pour que tous les hommes puissent connaître le Christ.

Le Prado est né de la « Conversion » du Père Antoine Chevrier méditant le soir de Noël 1856 devant la crèche de sa paroisse.

Il dit :

« C’est à [la paroisse] Saint-André qu’est né le Prado. C’est en méditant la nuit de Noël sur la pauvreté de Notre Seigneur et son abaissement parmi les hommes que j’ai résolu de tout quitter et de vivre le plus pauvrement possible » « C’est le mystère de l’Incarnation qui m’a converti ». « C’est ce mystère qui m’a amené à demander à Dieu la pauvreté et l’humilité et qui a fait que j’ai quitté le ministère  pour pratiquer la sainte pauvreté de Notre Seigneur ». « Ma vie fut désormais fixée ».

Quand Antoine Chevrier utilise l’expression « quitter le ministère », il signifie qu’il a demandé à ne plus avoir un ministère classique pour pouvoir se reprocher des plus pauvres. Mais cette recherche pour se lier aux plus pauvres est à vivre aussi en paroisse. Et il poursuit :

« Je me disais : Le Fils de Dieu est descendu sur la terre pour sauver les hommes et convertir les pécheurs. Et cependant que voyons-nous ? Que de pécheurs il y a dans le monde ! les hommes continuent à se damner. Alors, je me suis décidé à suivre Notre Seigneur Jésus Christ de plus près, pour me rendre plus capable de travailler efficacement au salut des âmes, et mon désir est que vous-mêmes, vous suiviez aussi Notre Seigneur de près » (Écrits Spirituels du Père Chevrier, Yves Musset, Cerf, p. 11 et 12).

« Les hommes continuent à se damner… » Ce n’est pas une expression facile à recevoir aujourd’hui. J’aime à la retraduire ainsi : « Être aimé par quelqu’un, et ne pas se savoir aimé par lui, ne pas vivre de cet amour, c’est une damnation, c’est une énorme perte pour celui qui pourrait voir sa vie être transformée. »

Lors de la messe de mon premier engagement au Prado, Luisa, mère de famille, femme de ménage portugaise devenue permanente en pastorale alors qu’elle n’avait fait que trois ans d’école primaire, témoignait : « Quand j’ai entendu parler de la conversion du Père Chevrier, ça a été un choc. Pour moi, le mot « conversion » voulait dire : changer de religion, devenir chrétien. Je n’imaginais pas qu’un prêtre, et même un bon prêtre, ait besoin de se convertir. »

Quant à moi, je reste étonné : nous fêtons Noël chaque année, c’est même « rituel ». Comment Antoine a pu se laisser bouleverser en priant devant la crèche de sa paroisse ? Notons que, quand il méditait devant la crèche, il avait dans le cœur la pauvreté des gens de sa paroisse, pauvreté qu’il avait plus ressentie en s’impliquant fortement au moment des inondations de juillet de la même année, pauvreté matérielle mais aussi spirituelle au moment où l’athéisme militant montait en France.

Je voudrais souligner la dimension apostolique de la conversion du Père Chevrier : ce qui compte pour lui, dans cette préoccupation de suivre Jésus Christ de plus près, c’est que les pauvres puissent le connaître. J’entre dans cette préparation de Noël avec cette question :

–     Quelle conversion le Christ attend de moi cette année à Noël et marqué par l’arrivée à Madagascar ?

8. Au commencement, était la Parole… Et le Verbe s’est fait chair

Dans un récit sans doute non historique, Matthieu exprime sa foi que le Christ est venu pour tous les hommes, juifs et « païens », riches et pauvres. L’itinéraire des mages qu’il présente est un peu l’itinéraire de beaucoup de croyants. Pour eux qui n’étaient pas du peuple d’Israël, cela commence par une recherche dans des livres, une réflexion, qui prépare la perception de l’étoile, cette lumière venue d’en-haut sans doute plus intérieure qu’astronomique, la mise en route, la marche évidente au début, puis la nuit liée à l’habitude, aux épreuves, aux multiples autres étoiles sur la route qui peuvent faire perdre celle de Dieu, au fait que la lumière de Dieu n’est pas celle qui se dit avec le plus d’éclat. Elle se dit dans la discrétion. Quand les mages ne voient plus la lumière, ils consultent les religieux du lieu, lesquels consultent la Parole de Dieu, élément central pour trouver la route, percevoir la lumière, et aller jusqu’à la rencontre du Fils de Dieu. Là, il les mages vont se dépouiller de tout ce qu’ils portaient. Eux qui cherchaient dans le ciel, qui s’attendaient à trouver le « Roi des Juifs dans un palais, se retrouvent agenouillés devant un bébé dans une étable, et ils repartent « par un autre chemin », car on ne peut pas repartir par le même chemin, sans être converti, transformé, quand on rencontre vraiment le Fils de Dieu.

Hérode, lui aussi, a voulu aller voir Jésus, mais pour l’éliminer de sa vie, car il questionnait ce qu’il était et lui apparaissait comme un concurrent. De même, s’il aimait écouter Jean Baptiste, il l’a tué car il questionnait sa vie.

Les religieux, eux, connaissaient la Parole de Dieu, ils en étaient même les spécialistes, mais ils ne se sont pas déplacés. Dans un texte dans lequel le Père Chevrier nous appelle à être « d’autres Christ », sans se prendre pour le Christ, en parlant de cette attitude qui nous guette aussi, nous les religieux d’aujourd’hui, il écrit :

« Il y a deux manières d’être d’autres Jésus-Christ, par les pouvoirs [reçus à l’ordination] et par les vertus. Celui qui ne ressemble à Jésus-Christ que par les pouvoirs n’est qu’un homme machine, inutile, sans fruit, qui montre le chemin sans y aller, qui sauve les autres sans se sauver. Un poteau qui montre le chemin dont l’écriteau est souvent effacé, une cymbale retentissante, un canal qui fait couler l’eau sans en rien retenir. Il faut ressembler à Jésus-Christ par les vertus pour être véritablement d’autres Jésus-Christ. C’est en cela que consiste la véritable ressemblance entre le prêtre et Jésus-Christ. Il importe donc beaucoup pour nous d’étudier la vie et les vertus de Jésus-Christ pour y conformer sa vie, sa doctrine, ses paroles et ses œuvres. Tout ce que Jésus-Christ a fait sur la terre, le prêtre doit chercher à le faire aussi en fait de vertus, tout ce qu’il a dit de lui-même, le prêtre doit chercher à pouvoir le dire aussi ou le faire dire des autres. Ressembler à Jésus-Christ, voilà donc notre travail continuel, l’attention continuelle de notre esprit et le désir sincère de notre cœur. Tout ce que Jésus-Christ a dit de lui-même, le prêtre doit pouvoir le dire aussi de lui-même. Notre union à Jésus-Christ doit être si intime, si visible, si parfaite que les hommes doivent dire en nous voyant : voilà un autre Jésus-Christ. Nous devons reproduire, à l’extérieur et à l’intérieur, les vertus de Jésus-Christ, sa pauvreté, ses souffrances, sa prière, sa charité. Nous devons représenter Jésus-Christ pauvre dans sa crèche, Jésus-Christ souffrant dans sa passion, Jésus-Christ se laissant manger dans la Sainte Eucharistie. » (Antoine Chevrier, Véritable Disciple, p. 101).

A partir de sa conversion devant la crèche, la nuit de Noël 1856, Antoine Chevrier n’a de cesse que de passer des heures à lire l’Evangile et à le faire lire à d’autre, à le lire non de manière intellectuelle, mais en contemplant Jésus et en essayant de vivre le plus possible comme Jésus.

Au mois d’octobre 2008, a eu lieu une rencontre d’évêques du monde entier, auxquels se sont joints des représentants d’Eglises de la Réforme, Orthodoxes, Juifs. Des laïcs, des religieux et religieuses y ont aussi participé. Ils ont réfléchi sur la Parole de Dieu dans la vie des chrétiens. Au terme de ce Synode, le 24 octobre 2008, ils ont publié une très belle « Déclaration » à tous les chrétiens. Ils ont insisté pour dire que la Parole de Dieu ne se réduit pas au texte de la Bible, que ce n’est pas un texte mort, mais Dieu lui-même qui parle à celui qui ouvre son cœur en lisant, dans la prière, la Bible.

La déclaration finale comprend 4 parties :

1. La voix de la Parole : la Révélation

Ici, les évêques méditent sur Dieu qui crée le monde par sa parole et pas seulement il y a des milliards d’année, mais aujourd’hui encore.

2. Le visage de la Parole : Jésus Christ

Dans ce paragraphe, les Pères méditent sur le « Verbe – la Parole – qui s’est fait chair », qui se fait présent en Jésus Christ. Les Pères insistent sur le fait que la finalité de la connaissance de la Bible n’est pas une finalité morale ou une grande idée, mais la rencontre avec la personne du Christ qui ouvre un nouvel horizon pour notre vie.

3. La maison de la Parole : l’Eglise

C’est à l’Eglise que les paroles de Jésus ont été confiées et qu’a été donnée la responsabilité d’annoncer l’Evangile. C’est avec la mission d’annoncer l’Evangile à tous les hommes que l’Eglise a été fondée. C’est par la Parole que l’Eglise s’est agrandie. C’est en Eglise que nous recevons la Parole : dans la catéchèse, les célébrations, en particulier lors des homélies, moment capital de rencontre avec la Parole de Dieu où la Parole se reçoit aussi bien par l’intelligence que par le cœur et qui précède un autre moment capital d’accueil de la Parole de Dieu : le récit de la Dernière Cène au cours de la consécration du pain et du vin, du corps et du sang du Christ. La liturgie de la Parole et de l’Eucharistie sont un seul et même acte de culte. L’Eglise, « Maison de la Parole », c’est aussi la prière des psaumes, la lecture priante de la Parole (Lectio Divina, Etude d’Evangile disent les pradosiens), à faire en premier lieu en famille, mais aussi dans les Cercles Bibliques, les communautés. Marie, mère de Jésus, gardait tout précieusement dans son cœur et méditait, ainsi que Marie, sœur de Marthe, assise aux pieds du Seigneur à l’écoute de sa Parole, sont des modèles pour nous de l’Eglise « Maison de la Parole de Dieu ».

Les Pères du Synode ajoute : il ne suffit pas d’écouter la Parole, il faut la mettre en pratique, vivre la communion fraternelle et la charité. Ainsi, la Parole de Dieu doit se tourner visible et lisible sur le visage et dans les mains de celui qui croit, dont la vie doit devenir un Evangile vivant. En entrant dans la « maison de la Parole », nous rencontrons des frères d’autres Eglises (réformées, orthodoxes).

4. Les chemins de la Parole : la Mission.

La parole doit sortir du Temple pour aller à la rencontre des hommes, dans les maisons, sur les places du monde moderne et sécularisé, qui a faim et soif non seulement de pain et d’eau, mais aussi d’entendre la Parole de Dieu. De là la mission évangélisatrice de l’Eglise. « Allez, enseignez toutes les nations, baptisez les au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, leur apprenant à vivre tous les commandements que je vous laissés » (Mt 28,19-20).

« La famille, dont les murs qui contiennent les joies et les douleurs forment un espace fondamental dans lequel doit entrer la Parole de Dieu ». Toute la Bible présente des familles qui se nourrissent de la Parole de Dieu. La transmission de la Parole de Dieu se fait en premier lieu au sein de la famille, de génération en génération. « Aussi, chaque famille doit avoir sa Bible, la garder avec soin, la lire, prier avec elle ; la famille doit proposer des formes et des modèles d’éducation priante, … afin que garçons et filles, personnes âgées avec les enfants (Ps 148,2), écoutent, comprennent, louent et vivent la Parole de Dieu.

Suite à ce synode, Le 30 septembre dernier, jour de la Saint Jérôme, Père de l’Eglise si engagé dans la divulgation de l’Evangile dans la culture et la langue de son temps, Benoît XVI a publié l’exortation apostolique « Verbum Domini », « la Parole du Seigneur ».

En relisant la déclaration finale des évêques du Synode, en lisant l’exortation apostolique de Benoît XVI, j’y retrouve une préoccupation forte dans ma vie de prêtre et un point central du charisme du Père Chevrier.

D’abord, aller moi-même lire l’Evangile (sous ce mot, il faut entendre l’ensemble de la Bible), passer des heures dans l’Evangile, pour qu’elle finisse par prendre chair en moi au milieu de mes fragilités. Antoine Chevrier écrivait :

« Qu’avons-nous donc à faire, sinon d’étudier Notre Seigneur Jésus, d’écouter sa parole, d’examiner ses actions, afin de nous conformer à lui et de nous remplir du Saint-Esprit…

« Nous avons là une règle sûre et certaine pour nous remplir du Saint-Esprit et agir et penser selon lui.

« L’Évangile contient les paroles et les actions de Jésus Christ. L’Esprit de Dieu est répandu dans toute sa vie, dans toutes ses actions. Ses paroles, ses actions sont comme autant de lumières que le Saint-Esprit nous donne depuis la Crèche jusqu’au Calvaire. Chaque parole de Jésus Christ, chaque exemple est comme un rayon de lumière qui vient du ciel pour nous éclairer et nous communiquer la vie.

A quoi sert l’Evangile si on ne l’étudie pas… (Écrits Spirituels d’Antoine Chevrier, Cerf, chapitre 3).

Je reçois dans ce synode sur la Parole de Dieu et dans l’exortation apostolique de Benoît XVI un encouragement pour inviter les gens à lire la Parole de Dieu et fonder toute notre pastorale sur l’accueil du Christ dans la Parole.

Quand nous demandons dans les Fiangonana qui a le Nouveau Testament, qui a la Bible, très peu de doigts se lèvent. A Ikalalao, un des quatre centres du district de Befeta, dans une Eglise pleine, seulement 5 doigts se sont levés. Depuis le mois de mars au moins, il est impossible d’acheter une Bible catholique en malgache. Avec Wilson, nous avons décidé d’aider les gens à acheter le Nouveau Testament en permettant aux gens de l’acheter en dessous du prix de vente et en payant la différence.

Pour aider les gens à aller voir Jésus dans l’Evangile, avant la messe, pendant que je confesse, le catéchiste lit l’Evangile, éventuellement les autres lectures et appelle les gens à essayer de retenir un verset, celui qu’ils préfèrent, ce que nous appelons la « Parole de vie ». Après la lecture de l’Evangile, avant de faire l’homélie, je demande : « Y a-t-il 3 ou 4 personnes qui acceptent de partager leur « Parole de vie » ? » Nous ne commençons pas une réunion sans un temps « d’Etude d’Evangile » pour reprendre les mots du Père Chevrier et de partage de la « Parole de vie ». Chaque soir, avec Wilson, nous prenons une demi-heure au cours de l’office des Vêpres pour faire « Etude d’Evangile » sur l’Evangile du lendemain.

Après la messe, nous invitons les gens à rester 40 minutes, et nous lisons et méditons ensemble un chapitre des Actes des Apôtres.

J’ai toujours peur de faire trop référence à l’Eglise du Brésil qui a aussi bien des fragilités, mais ils ont eu une audace étonnante pour appeler tous les chrétiens à avoir la Bible chez eux, à la lire. Les communautés de base sont des communautés de Cercles Bibliques. Toutes les semaines par rues, par hameaux, les gens se retrouvent le mardi soir le plus souvent pour prier avec la Parole de Dieu qu’ils célèbrent en réunissant tous les groupes bibliques le dimanche à la communauté de base, l’équivalent de vos Fiangonana. Ils ont trouvé là une manière d’aider les gens à transformer concrètement leur vie.

S’il y en a d’entre vous que cela intéresse, à partir de ce que j’ai reçu au Brésil, j’avais écrit un texte pour une session internationale du Prado sur la Parole de Dieu à laquelle Gervais a participé sur « Comment mettre l’Evangile dans la main des pauvres ».

Le plus beau cadeau que j’ai reçu au moment de quitter la paroisse de Dores, au Brésil, c’est une fille de 11 ans qui me l’a fait : accompagné d’une lettre tout à fait étonnante pour une enfant de cet âge, elle m’a offert son « cahier de « Paroles de vie ». Elle écrit :

Père Bruno,

J’écris pour parler un peu des lumières de l’Esprit Saint dans ma vie.

Je suis encore une enfant, mais ma vie a été transformée depuis que j’ai commencé à écrire chaque jour dans un carnet le verset de l’Evangile du jour qui me touche le plus, la « Parole de Vie ».

J’ai traversé bien des choses : la séparation de mes parents. Mais, à travers l’Evangile, j’ai trouvé la force pour dépasser cette épreuve et vivre et je te remercie d’avoir aidé ma maman à traverser tout cela.

Je suis catéchiste. Aujourd’hui, j’aide ma communauté, bien que je n’aie que onze ans.

Je suis très heureuse, parce que j’ai aidé ma maman qui était entrée dans une Eglise sectaire à revenir dans l’Eglise catholique et qu’elle est devenue responsable de la liturgie. Je l’aide aussi.

Aujourd’hui, elle est une autre personne, bien plus heureuse, en effet, nous prions et lisons l’Evangile chaque jour, et, dans tout ce que nous faisons, nous demandons à l’Esprit Saint de nous guider.

Et maintenant, nous prions le Saint Esprit pour toi, Bruno, que tu sois illuminé dans ton chemin à Madagascar, que tu puisses aider beaucoup d’autres familles.

Je te demande d’accepter en souvenir mon premier carnet de « Paroles de Vie », dans lequel depuis deux ans, j’ai copié chaque jour un verset d’Evangile, que tu puisses le montrer à d’autres enfants, qu’ils puissent faire la même chose.

Alicia, communauté Sainte Anne

Dans leur déclaration finale, les pères du synode écrivent :

Il est nécessaire de semer largement la Parole, sur tous les terrains, d’aller à la rencontre des exclus, de ceux qui souffrent beaucoup pour qu’ils puissent se laisser toucher par le visage du Christ Souffrant et desquels nous devons nous approcher pour annoncer la Parole d’Espérance du Christ par notre partage avec eux. La Parole de Dieu nous conduit à la rencontre des Juifs avec lesquels nous partageons l’Ancien Testament. Elle nous conduit à la rencontre des hommes de toute religion ou athées, sans tomber dans le syncrétisme, à la rencontre du monde de l’art, de la science, de la pensée. Nous devons accueillir la Parole de Dieu présente au cœur des cultures, mais aussi évangéliser les cultures.

Ce peut être une manière de vivre l’Avent que de lire la déclaration finale des évêques du synode de 2008 qui n’est pas très longue puisqu’elle fait 14 pages, et de lire l’exortation apostolique de Benoît XVI : « Verbum Domini », qui, elle, fait 62 pages en format A4 et de garder ces deux questions au moment où nous nous préparons à célébrer le Verbe de Dieu fait chair :

–     Quelle place je donne à la rencontre de Dieu dans la méditation de l’Evangile et pas seulement lors de la préparation de l’homélie ? Comment je la médite vraiment et la donne à entendre dans l’homélie ?

–     Comment je m’y prends pour aider les chrétiens à aller voir Jésus dans l’Evangile, à ne pas prier sans donner place à l’accueil de l’Evangile ?

J’entre dans cette préparation à Noël avec toutes les questions évoquées au cours de ce partage et avec ces paroles de Benoît XVI dans son exortation apostolique. D’abord un extrait de l’introduction :

« Par cette Exhortation apostolique, je désire que les acquis du Synode influencent efficacement la vie de l’Église: dans la relation personnelle avec les Saintes Écritures, dans leur interprétation au cours de la liturgie et dans la catéchèse, de même que dans la recherche scientifique, afin que la Bible ne demeure pas une Parole du passé, mais une Parole vivante et actuelle. Dans ce but j’entends présenter et approfondir les résultats du Synode en faisant une référence constante au Prologue de l’Évangile de Jean (Jn 1, 1-18), dans lequel nous est communiqué le fondement de notre vie: le Verbe, qui depuis le commencement est auprès de Dieu, s’est fait chair et a habité parmi nous (cf. Jn1, 14). Il s’agit d’un texte admirable, qui offre une synthèse de toute la foi chrétienne. De cette expérience personnelle que fut pour lui la rencontre du Christ et l’engagement à sa suite, Jean, que la Tradition identifie au « disciple que Jésus aimait » (Jn 13, 23; 20, 2; 21, 7.20), « a tiré une certitude intime : Jésus est la Sagesse de Dieu incarnée, il est sa Parole éternelle qui s’est faite homme sujet à la mort » (Benoît XVI, Verbum Domini, § 5).

Enfin, les dernières lignes de l’exortation :

A tous les Chrétiens, je rappelle que notre relation personnelle et communautaire avec Dieu dépend de l’accroissement de notre familiarité avec la Parole divine. Enfin, je m’adresse à tous les hommes, également à ceux qui se sont éloignés de l’Église, qui ont abandonné la foi ou qui n’ont jamais entendu l’annonce du salut. À chacun, le Seigneur dit: « Voici que je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui; je prendrai mon repas avec lui, et lui avec moi » (Ap 3, 20). Que chacune de nos journées soit donc façonnée par la rencontre renouvelée du Christ, le Verbe du Père fait chair: il est à l’origine et à la fin et « tout subsiste en lui » (Col 1, 17). Faisons silence pour écouter la Parole du Seigneur et pour la méditer, afin que, par l’action efficace de l’Esprit Saint, elle continue à demeurer, à vivre et à nous parler tous les jours de notre vie. De cette façon, l’Église se renouvelle et rajeunit grâce à la Parole du Seigneur qui demeure éternellement (cf. 1 P 1, 25; Is 40, 8). Ainsi, nous pourrons nous aussi entrer dans le grand dialogue nuptial par lequel se clôt l’Écriture Sainte: « L’Esprit et l’Épouse disent: ‘Viens!’ […] Celui qui témoigne de tout cela déclare: ‘Oui, je viens sans tarder.’ – Amen! Viens, Seigneur Jésus! » (Ap 22, 17.20).

Bruno Cadart, le mardi 7 décembre 2010 à Fianarantsoa

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