Chapitre 7 – Servir la possibilité d’un chemin spirituel, d’un chemin de sens

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1. entendre « spirituel » dans un sens large

1.1 Avoir une vie spirituelle : un besoin humain de la pyramide de Maslow

Le mot spirituel est à entendre ici de manière large, sans connotation religieuse, comme la possibilité et le besoin vital pour toute personne de pouvoir donner sens à ce qu’elle vit ici et maintenant, le relier dans son histoire personnelle, pouvoir se comprendre en relation avec l’humanité à laquelle elle appartient.

C’est l’un des besoins humains de la pyramide de Maslow[1] qui propose une classification de tous les besoins permettant à un homme de vivre vraiment.

Il distingue les « besoins de base » et les « besoins de développement ». Parmi ces derniers, il situe le besoin d’estime de soi-même et le besoin de se réaliser qu’il développait ainsi :

« Besoin d’accroître son potentiel, ses connaissances, développer ses valeurs, « faire du neuf », créer de la beauté, avoir une vie intérieure, une vie spirituelle. »

Ce besoin est à prendre en compte tout au long de la vie. Il est à servir jusqu’au dernier souffle.

On n’y insistera jamais assez, l’accompagnement des mourants ne se réduit pas au traitement médicamenteux de symptômes, il est au service de la réalisation et de la construction de la personne, se faisant, de son entourage, des soignants eux-mêmes, de la société.

Marie de Hennezel écrit, dans un contexte où les malades y sont aidés : « Quand on ne peut plus rien faire, on peut encore aimer et se sentir aimé, et bien des mourants, au moment de quitter la vie, nous ont lancé ce message poignant : ne passez pas à côté de l’amour. Les derniers moments de la vie d’un être aimé peuvent être l’occasion d’aller le plus loin possible avec cette personne. Combien d’entre nous saisissent cette occasion ? »[2]

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La fin de vie, surtout dans les situations dramatiques, est trop souvent perçue sous l’angle exclusif des pertes, de ce qui détruit, non seulement la personne malade, mais son entourage. Cela sera d’autant plus le cas que la personne n’aura pas été accompagnée, que la douleur et les autres symptômes n’auront pas été traités, qu’ils auront été provoqués, que le malade n’aura pas été aidé à pouvoir élaborer du sens jusqu’au bout, qu’il n’aura pas été aidé à une parole avec les siens.

Il ne manque pas d’indicateurs pour pointer le mal être de nos sociétés occidentales, notamment l’augmentation régulière du taux de suicide, sans parler de la drogue et d’autres manifestations de cette blessure.

Une bonne part de ce mal être, des nombreux états dépressifs, trouve sa source dans cette absence d’accompagnement, dans cette manière d’escamoter la mort, de la fuir, de ne pas prendre en compte tout au long de la vie et jusqu’au bout ce besoin essentiel de l’homme que de pouvoir élaborer un sens à ce qu’il vit dans une relation avec les siens, de pouvoir recevoir ce sens d’au-delà de lui-même.

1.2 Un besoin qui ne s’inscrit pas forcément dans un chemin religieux

Il est bien des chemins spirituels qui ne s’inscrivent pas dans une tradition religieuse. Le chemin avec Madame Batéot,[3] absolument athée jusqu’au bout de sa vie, ayant demandé à ce qu’on lui donne la mort avant de pouvoir choisir la vie, ayant posé divers gestes avant de mourir, comme celui de faire fleurir la tombe de personnes de sa famille, en témoigne. Le chemin de Monsieur Fort, heureux de revoir son quartier et de relire sa vie, en est un autre témoignage.

1.3. Evocation du récit de Jean-Dominique Bauby, Le scaphandre et le papillon[4]

On se reportera aussi avec intérêt au récit de Jean-Dominique Bauby, journaliste, rédacteur en chef du magazine féminin « Elle », père de deux enfants, est victime en décembre 1995, d’un locked-in syndrom, conséquence d’un accident cardio-vasculaire. Il ne fait pas référence à la foi et retrace son chemin de sens, son chemin spirituel.

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Prisonnier de son scaphandre, il est hospitalisé à 44 ans, à l’Hôpital Maritime de Berck[5]. Mais son esprit reste libre comme un papillon et lui permet avec le seul moyen de communication qui lui reste, les mouvements de sa paupière gauche, d’écrire, avec l’aide d’une orthophoniste, ce témoignage bouleversant d’un monde ou il ne reste rien qu’un esprit à l’œuvre.

Ce livre est un long travail de patience. Ainsi a-t-il dicté lettre à lettre, par le clignement de son œil gauche, ce livre bouleversant d’humour pudique, de sincérité et d’intelligence. Cet œil, le gauche, a été son lien avec le monde, avec les autres, avec la vie.

Pendant un an et demi, il mena une existence de grand handicapé selon les uns, de mutant selon lui.

Avec son oeil, il cligne une fois pour dire « oui », deux fois pour dire « non ». Avec son oeil, il arrête l’attention de son visiteur sur les lettres de l’alphabet qu’on lui dicte et forme des mots, des phrases, des pages entières… Avec son oeil, il a écrit ce livre : chaque matin, pendant des semaines, il en a mémorisé les pages avant de les dicter, puis de les corriger. L’esprit est tour à tour sarcastique et désenchanté, d’une intensité qui serre le cœur. Voici un livre tendre, ironique, un regard venu de très loin, intense et beau. Quand on n’a plus que les mots, aucun mot n’est de trop…

Peu de temps après la parution de son livre, le 9 mars 1997, l’auteur décédait naturellement du Locked-in-Syndrom.

On n’oubliera pas que la rédaction de ce livre n’a été possible que parce que des personnes lui permettaient de communiquer. C’est en continuant ainsi son métier de journaliste en relation avec d’autres qu’il a pu trouver et donner sens à une vie dans une situation très difficile.

N’est-ce pas cela un des buts fondamentaux de l’accompagnement : permettre à l’autre de trouver et donner sens à ce qu’il vit maintenant, lui permettre de vivre en relation le temps qui lui est donné, sans s’acharner contre la mort biologique, sans la provoquer ?

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1.4 Attirer l’attention sur cette dimension fondamentale de toute personne

D’autres récits qui précèdent, comme les récits d’accompagnement des 4 personnes atteintes de S.L.A., laissent transparaître ce chemin d’élaboration d’un sens, même si nos rencontres étaient d’abord centrées sur la question des décisions médicales face à la douleur, à l’étouffement.

Dans les 4 récits de personnes atteintes de S.L.A., comme il s’agit de personnes pour qui la foi tient une place très importante, cette réalisation spirituelle s’inscrit dans le cadre d’un chemin religieux, ici, celui des chrétiens.

Pour attirer l’attention sur cette dimension fondamentale de toute personne, je vais redonner ici deux itinéraires qui m’ont particulièrement marqué. Il y en aurait bien d’autres. Dans la mesure où je suis le plus souvent appelé au service de personnes chrétiennes (mais pas exclusivement), ce sont des itinéraires qui s’inscrivent dans cette tradition. Chacun saura entendre au cœur de ces propres convictions philosophiques ce qui peut parler pour lui à travers ces récits.

2. Dire aussi quelque chose de mon propre chemin

Pour être plus près de la réalité, ce qui me motive en choisissant de partager ces deux récits c’est aussi d’essayer de rendre compte de ce qui m’anime en profondeur, de ce pourquoi j’ai choisi d’être prêtre, faisant clairement le choix du célibat[6] que je voudrais vivre comme un signe qu’un Autre existe et compte plus que tout, nous renvoyant sans cesse à tout homme, au plus pauvre d’abord. C’est pour la même raison que, bien que passionné, j’ai aussi décidé d’arrêter médecine.

Il me semble qu’aujourd’hui en France, dans d’autres pays « riches », on ne manque pas de médecins, mais de prêtres, de religieuses. D’autres aussi passionnés que moi par le Christ, répondent autrement et tout autant à son appel, en s’impliquant dans la vie de la société par leur travail et une manière de vivre en famille.

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J’ai partagé en profondeur jusque sur le sens de la vie avec de nombreux collègues qui ne partagent pas ma foi, avec Annick Sachet par exemple, avec Christine Cerisier qui m’a inscrit dans le service du Docteur Sachet en début de 6ème année de médecine ainsi qu’avec beaucoup d’autres. En partageant ces récits, je voudrais poursuivre cet échange et essayer d’exprimer quelque chose de ce qui fait sens pour moi.

Il n’y a aucune illusion, ni prétention de convaincre : simplement souhaiter qu’entre hommes et femmes de toute culture, conviction philosophique, religieuse, on n’en finisse jamais de se battre ensemble pour une société où tout homme trouve sa place, pour une société où l’on n’ait de cesse que de chercher le sens de la vie, de le dire chacun avec ses mots et en recevant quelque chose de la réponse de l’autre, du dialogue ensemble.

Les mots qui suivent ne sont pas d’abord les miens. Ils sont ceux de deux malades aux itinéraires bien différents : un prêtre de 73 ans, une jeune cadre supérieure de 40 ans, athée au départ. Ils expriment, bien mieux que je ne saurais le faire, quelque chose de Celui auquel je crois. Ce ne sont pas des mots écrits en chambre fermée. Ils se sont écrits tout au long d’une vie, tout au cœur d’un dialogue avec des personnes croyantes, d’autres non, un dialogue dans lequel j’ai moi-même été impliqué. Ils ont aussi pu être élaborés parce que des soins palliatifs ont pu être proposés.

Celui qui voudra plus comprendre ce qui m’a amené à être médecin, puis prêtre, pourra se reporter à un article que le Prado m’avait demandé et qui est disponible sur Internet.[7]

3. Relecture du chemin fait avec Pascale Schipman[8]

« Il me faut aujourd’hui demeurer dans ta maison »

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3.1 En guise d’introduction…[9]

« Nous sommes sans voix. Aucun mot ne peut dire ce que nous ressentons. J’entends encore votre cri, madame, à ‘Coquelicot 6’[10] : « Je ne veux pas qu’on parle de la mort ! » Je partageais votre révolte mais Pascale voulait partager avec vous, sa maman, sur sa mort qu’elle pressentait proche.

La foi ne nous protège pas de ce sentiment de révolte, d’incompréhension. Elle ne nous dispense pas de cette épreuve de la séparation. En vous accueillant, ce matin, je repense à ce cri de Jésus sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?[11] » Il dit aussi quelque chose de ce que je ressens maintenant.

Nous sommes sans mot devant cette séparation, mais nous ne sommes pas seulement devant une séparation. L’une d’entre vous, rentrant à la BNP disait : « J’ai été rendre visite à Pascale à l’hôpital. Pascale était en paix. Moi, j’ai pleuré tout le temps… Je ne suis pas croyante, mais il s’est passé quelque chose qui me dépasse. »

Quant à moi, je suis croyant. De par mon métier de médecin qui a eu la chance de faire partie de ceux qui essayent de fonder les soins palliatifs en France, de par mon ministère de prêtre aussi, j’ai accompagné bien des personnes. Pourtant, je reprendrais à mon compte cette expression : « il s’est passé quelque chose de pas ordinaire, qui me dépasse aussi ».

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Il y a eu ce temps où Pascale est partie pour la chimiothérapie sans rien dire, sans vouloir être vue ni aidée, et je sais les sentiments de révolte qui ont habité plusieurs d’entre vous, parce qu’elle ne vous avait rien dit ; et puis il y a eu ce temps où beaucoup sont passés la voir à l’hôpital.

Il y a eu ce temps où elle dit avoir été révoltée non seulement contre l’Eglise, mais contre Dieu… pas possible qu’il existe, sentiment renforcé chez elle par la mort de son père il y a 4 ans… et ce temps où elle a reçu la communion, le sacrement des malades et demandé à ce qu’il y ait une messe pour son enterrement.

Croyants, non-croyants, croyants d’autres religions, comme moi, vous avez été témoins de ce chemin.

Personnellement, je ne connaissais pas Pascale jusqu’à ce 27 mars où je l’ai rencontrée pour la première fois. J’aurais préféré me taire, ayant bien du mal à oser des mots sur ce qui nous dépasse tous. Mais Pascale m’a demandé de vous redire son cheminement :

–     « Je te demande de parler, je souhaite que ceux qui m’ont connue en rébellion contre Dieu puisse entendre mon chemin, qu’ils puissent comprendre et je leur souhaite de pouvoir connaître un jour la joie de rencontrer le Christ. »

La célébration a été préparée pour une part avec Pascale, pour une autre part hier avec sa maman, ses frères et sa belle-sœur, des amies et collègues.

Croyants et non croyants, ce qui nous rassemble ce matin, c’est l’amitié que nous avions pour Pascale. Nous sommes tous remis devant le sens de notre propre vie. Tout au long de cette célébration, que chacun se sente accueilli et respecté dans ses convictions. »

3.2 « Il s’est passé quelque chose… »

L’insistance pressante de Pascale pour que je rende compte de ce que j’avais perçu de son itinéraire m’amène à retracer par écrit ce que j’ai dit lors de l’homélie de ses obsèques où j’ai parlé bien plus longtemps que d’habitude, en réponse à la demande de Pascale.

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Depuis 3 ans, à la paroisse de Champigny où j’étais prêtre, Brigitte[12] me parlait de Pascale, sa collègue, qui était malade. Elle me demandait quelques conseils sur comment réagir quand Pascale semblait se couper de tout le monde.

Début mars, elle me demande si je peux aller voir Pascale chez elle. 3 fois, je refuse, ne pouvant aller voir toutes les personnes malades et faisant attention à prendre des distances avec la paroisse de Champigny puisque j’avais été nommé sur Vitry. Brigitte a beaucoup insisté. Elle avait continué à aller voir Pascale malgré sa manière de refuser apparemment les visites. Elles avaient beaucoup partagé, Brigitte se gardant bien de parler de sa foi. Un jour, Pascale dit combien elle s’interroge sur le sens de sa vie. Brigitte dit avoir balbutié quelques mots de sa foi et, sentant la recherche de Pascale, elle lui demande si elle ne voudrait pas voir un prêtre. La réponse de Pascale a été nette :

–     « Des prêtres, jamais… mais ton copain, je veux bien[13]… »

Comme Brigitte insistait, j’ai fini par accepter, voyant bien que Pascale n’était pas prête à recevoir d’autres prêtres et me demandant si, dans cette insistance de Brigitte, il n’y avait pas un appel de Dieu.

Vendredi 27 mars

En arrivant vendredi 27 mars chez elle, à Versailles, me rappelant son refus de voir un prêtre, je m’étais bien promis de ne pas parler de la foi, de venir en ami. La première parole de Pascale m’a surpris :

–     « Je ne sais pas prier… »

Je lui ai dit que je ne venais pas pour parler de foi, mais elle a continué :

–     « J’aimerais tant savoir prier… »

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Comme réponse, je me souviens d’avoir d’abord commencé par lui dire tout ce qui avait été difficile et restait difficile pour moi pour croire, en particulier de par mon métier précédent de médecin et mon ministère aujourd’hui de prêtre en banlieue affronté régulièrement à la souffrance injuste. Je lui ai dit mon étonnement d’être croyant. Je lui ai dit ensuite quelques mots de ce qui me permettait de croire. Je me souviens d’avoir évoqué :

–     le texte de la Création qui est un poème et non une description scientifique, un poème qui nous invite à nous ouvrir aujourd’hui à Dieu qui veut nous créer au plus profond de nous-mêmes par sa Parole ;

–     le caractère historique de l’existence de l’homme Jésus et le caractère historique du fait que des hommes qui d’abord l’abandonnent se réclament ensuite de lui, donnent leur vie pour lui, le disent « ressuscité » ;

–     l’intérêt du message de l’Evangile, même si Jésus n’était pas Dieu, et le bonheur que l’on peut trouver dans cet appel à aimer sans limite ;

–     le chemin fait avec Martine, une jeune de 12 ans, qui venait de perdre son père et qui écrivait après avoir lu l’Evangile : « Jésus, je t’aime bien, parce que ce soir j’ai découvert que, bien que tu sois le fils de Dieu, tu as souffert de tristesse et d’angoisse. »

–     à partir de là, le constat que, dans l’Evangile, Jésus refuse toutes les explications des hommes sur le pourquoi de la souffrance, qu’il n’y répond pas, et qu’il va jusqu’à connaître très fortement le même « pourquoi ? ». Le constat aussi que, s’il ne résolvait pas tout, on ne voit nulle part dans l’Evangile Jésus, devant un homme qui souffre lui dire qu’il faut souffrir. On le voit se faire proche, pleurer, connaître la même condition humaine, mais aussi promettre la vie éternelle avec lui, la vie qui a goût d’éternité non seulement demain, mais dès aujourd’hui ;

–     les limites de l’Eglise dans l’histoire et aujourd’hui et paradoxalement mon émerveillement devant la manière de Jésus de faire, de choisir des hommes limités comme Pierre qui l’abandonne, comme Paul qui persécutait les chrétiens, qui me permet d’accepter d’être prêtre avec mes limites, conscient qu’être chrétien, ce n’est pas être meilleur, c’est se découvrir aimé et appelé à témoigner à tout homme qu’il est aimé de Dieu et appelé à vivre en frère avec tout homme ;

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–     ma confiance dans la parole de Jésus et celle des apôtres qui donnent leur vie pour annoncer que ce Jésus mort et crucifié est ressuscité sans donner pour autant aucune image de la résurrection que nous ne pouvons nous représenter.

J’entends encore Pascale s’interroger :

–     « Quel est le sens de ma vie ?… Qu’est-ce qui reste ?… Je n’ai pas su aimer… J’ai toujours voulu tenir par moi-même… C’est pour ça que je refusais les visites »

Et, dans la foulée :

–     « Je ne suis pas digne de croire… pas maintenant, après l’avoir rejeté si longtemps. »

C’est là que, pour la première fois, je lui ai raconté la rencontre entre Zachée et Jésus[14]. Nous avons longuement partagé. J’ai évoqué nombre de passages d’Evangile. Elle était très avide d’écouter. Je l’entends dire avec une grande émotion :

–     « Je ne savais pas que, dans la manière de Jésus d’être Dieu, il n’y avait rien qui soit contre l’amour de l’homme, que Dieu était le bonheur de l’homme aujourd’hui et pas seulement demain. Je n’y aurais jamais pensé… Il faut que je lise l’Evangile[15]… Comment faire pour prier ? »

J’ai évoqué le texte de Samuel dans l’Ancien Testament où un jeune garçon se sent appelé par Dieu sans comprendre et finit par dire, sur conseil du prophète Elie :

–     « Parle, Seigneur, ton serviteur écoute ! »[16]

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Je lui ai dit combien cette phrase avait marqué ma vie[17], et combien j’ai vu d’autres faire l’expérience d’une joie après avoir osé s’arrêter régulièrement, faire silence, redire cette phrase dans leur cœur. Je lui ai parlé de Céline, une étudiante en droit venue demander le baptême et disant en équipe après avoir pris au sérieux cette phrase :

–     « J’ai découvert que la prière n’était pas pour Dieu, c’était pour un moi, une possibilité de m’ouvrir à la force de Dieu en moi et de m’ouvrir aux autres. »

J’ai évoqué la prière de Jésus et cette possibilité de dire tout ce qu’on a sur le cœur dans la prière jusqu’à crier :

–     « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »

–     Nous nous sommes retrouvés à dire ensemble la prière du Notre Père tous les deux, cette prière que Jésus propose à l’un de ses disciples qui lui dit : « Seigneur, apprends-nous à prier. »

Son attente était tellement forte, que j’ai évoqué la possibilité pour elle de recevoir le sacrement des malades, tout en lui redisant que je n’étais pas venu pour parler de Dieu, encore moins pour lui proposer ces sacrements.

Elle était très fatiguée mais manifestement heureuse.

Début avril

Pendant plusieurs jours, je n’ai pas eu de nouvelles. Je n’osais appeler pour ne pas risquer de faire pression. J’ai su plusieurs jours après par Brigitte qu’elle avait été hospitalisée en urgence pour une transfusion de plaquettes, mais qu’elle était très heureuse de notre rencontre. Brigitte ne la reconnaissait pas. J’ai envoyé une carte postale très courte lui disant combien j’avais été marqué par le partage avec elle et que je priais pour elle.

Le dimanche 17 mai, quand nous avons préparé la messe de ses obsèques avec sa famille, Jacques, son frère, m’a donné une carte postale qu’elle avait écrite à mon intention ces jours-là et qu’elle n’avait jamais postée :

« Cher Bruno, j’ai été très mal et c’est de l’hôpital que je réponds à ta carte. Notre conversation m’a beaucoup touchée et frappée. Je conserve ces moments de sérénité et d’intense réflexion précieusement. [18]

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Je disais que j’étais à l’extérieur à regarder avec intérêt la recherche de Dieu des chrétiens. Aujourd’hui, je regarde avec moins de distance et je crois que la vie a un sens, mais je n’ai pas entendu l’appel de Jésus. J’essaye de prier. »

Pascale

Jeudi Saint, 9 avril

Fort de l’écho de Brigitte, je finis par rappeler au téléphone. Nouveau partage long. Je reparle du sacrement des malades. Elle dit qu’elle n’est pas prête. J’hésite, puis je lui demande ce qu’elle appelle « ne pas être prête » :

–     « Est-ce que c’est que tu ne crois pas, que tu n’en es pas là, auquel cas je n’insiste pas, ou est-ce une autre raison ? »

–     « Non, je crois, je le souhaiterais, mais je ne suis pas digne ! Après 25 ans où je me suis battue contre Dieu, contre la foi de ma mère, je ne suis pas digne de le recevoir. »

J’évoque de nouveau le texte de Zachée et cette manière de Jésus de s’inviter chez celui-là même qui était un pécheur et qui le cherchait plus ou moins clairement en lui disant :

–     « Zachée, descend vite, il me faut aujourd’hui demeurer dans ta maison, dans ton cœur, dans ta vie… »

Là, il n’y avait plus d’hésitation pour elle. Elle a alors fait part de sa préoccupation par rapport à sa maman :

–     « Que va-t-elle devenir ? Comment va-t-elle réagir ? Elle ne veut pas entendre que je vais mourir. J’ai besoin qu’elle l’entende, qu’on puisse partager. »

Samedi Saint 11 avril

A la demande de Pascale, je passe à l’hôpital Saint-Louis dans le service de « Coquelicot 6 » à une heure où je sais que je rencontrerai sa maman. En présence de Pascale, je parle avec elle de notre partage du 27 mars.

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Comme je laisse entrevoir la possibilité que Pascale nous quitte prochainement, sa maman crie sa souffrance puis accueille le désir de Pascale de pouvoir partager avec elle sur cette perspective qui lui paraît de plus en plus probable et qu’elle ne veut pas porter seule.

Nous avons longuement partagé et terminé en priant tous les trois le Notre Père en nous donnant la main. Nous l’avons fait parce qu’elles y étaient prêtes toutes les deux.

Le Samedi Saint, c’est le jour où les chrétiens se souviennent du moment où Jésus, après avoir été crucifié, est au tombeau ; le soir, ils célèbrent la veillée pascale et fêtent la résurrection du Christ. Je me souviens d’avoir évoqué la résurrection dans mon homélie à Vitry en parlant de Pascale et de sa paix, de ce que je percevais en elle de Dieu qui me dépassait totalement. Plusieurs jeunes sont venus reparler après cette veillée.

Au cours du partage avec Pascale, nous avions fixé la date du sacrement des malades qu’elle demandait clairement au jeudi 23 avril, à mon retour du « frat’ », un rassemblement de jeunes lycéens à Lourdes. J’avais proposé de célébrer plus tôt, mais elle voulait avoir le temps de faire signe à des collègues. Moi, je m’inquiétais de savoir dans quel état elle serait si nous attendions jusqu’au jeudi 23 avril, si même elle serait là.

Jeudi 23 avril

Comme convenu, nous nous retrouvons chez Pascale avec sa maman ainsi que Dominique et Brigitte, deux collègues de travail croyantes qui avaient cheminé avec Pascale dans la foi. Pascale est fatiguée, elle a de la fièvre, mais est très présente et paisible. Elle nous reçoit assise dans un fauteuil chez elle, avec sa perfusion.

Arrivé avant les autres, j’ai un temps de partage avec elle. Elle redit sa souffrance d’avoir à ce point (selon elle) persécuté sa maman, de l’avoir agressée pendant des années par rapport à sa foi. Elle demande à recevoir le sacrement de réconciliation.

Quand tout le monde est là, on lit ensemble l’Evangile de Zachée, chacun partageant dans une paix étonnante. Je ne me souviens pas de ce qu’a dit Pascale si ce n’est qu’elle a évoqué la joie de recevoir Jésus en elle.

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Je me souviens du moment où elle a tendu les mains pour que je trace un signe de croix avec de l’huile consacrée. Le sacrement des malades est cette possibilité offerte à ceux qui sont croyants de signifier leur désir de vivre la maladie en lien avec le Christ, de l’accueillir au cœur même de cette expérience humaine et de s’ouvrir à la force de l’Esprit Saint que symbolise cette huile. La voyant tendre les mains avec cette intensité, je me souviens d’avoir entonné ce chant : « les mains ouvertes devant toi Seigneur, pour t’offrir le monde… ». Elle offrait sa vie.

Ensuite, j’ai refait les gestes du Christ avant sa passion, avant de donner sa propre vie : j’ai béni le pain signe de toute la vie des hommes, le vin, cette coupe signe de toutes les joies mais aussi de toutes les souffrances des hommes, et qui, pour les croyants, deviennent le corps et le sang de Jésus, sa vie qu’il nous donne aujourd’hui.

En reprenant ensemble cette parole de Jésus : « Zachée, descend vite, il me faut aujourd’hui demeurer dans ta maison, dans ton cœur, dans ta vie », nous avons communié. C’était la première fois pour elle depuis 25 ans, depuis l’âge de 15 ans. Aucun mot ne peut rendre compte de la paix, mais aussi de la souffrance qui nous habitaient.

A la fin, j’ai demandé à Brigitte et Dominique si elles comptaient parler de cette rencontre au travail, à la BNP, le lendemain. La réponse a été immédiate :

–     « Ah, non ! »

…par souci de discrétion, de respect de la vie privée. Mais la foi est-elle du seul domaine de la vie privée ? Et c’est Pascale qui leur a demandé de parler. J’ai aussi évoqué la pratique des premiers chrétiens qui n’avaient pas peur de rendre compte de leur découverte du Christ à travers les événements personnels. Ce n’est pas autrement que le livre des Actes des Apôtres, le livre qui raconte la vie des apôtres une fois que Jésus n’est plus directement avec eux, a été écrit. La foi en Christ n’est pas d’abord un système de pensée, ou de valeurs ; elle est expérience d’une rencontre que l’on se dit les uns aux autres et qui se relit à la lumière de l’Evangile. Ce n’est certes pas une rencontre comme on peut se rencontrer physiquement ; il ne s’agit pas d’apparitions extraordinaires ou du fruit de je ne sais quelle technique de méditation ; mais ça renvoie pour autant à des expériences bien réelles, comme ce que vivait Pascale, des expériences que d’autres peuvent constater extérieurement sur des signes objectifs, même s’ils n’en partagent pas l’interprétation.

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Le récit des disciples d’Emmaüs dans l’Evangile de Luc donne une bonne approche de ce que peut être la rencontre du Christ ressuscité qui rejoint les disciples sur leur route, au moment même où ils sont incapables de le reconnaître, où Dieu paraît mort, où ils tournent le dos à Jérusalem, lieu de leur foi. Pour reconnaître le Christ ressuscité qui les rencontre, il faudra :

–     la relecture de la Parole de la Bible en laissant Jésus parler en eux,

–     le signe du pain rompu,

–     la joie incompréhensible dans leur cœur et l’échange entre eux… N’avais-tu pas, toi aussi, le cœur brûlant…

–     la parole avec les autres disciples restés à Jérusalem qui confirment avoir vécu une rencontre forte, indicible, dont on ne peut se faire une image, mais qui les fait passer de l’état de disciples ayant renié le Christ, l’ayant abandonné, à l’état de disciples donnant leur vie pour lui et témoignant partout de cette rencontre.[19]

A partir de là, par l’intermédiaire de Brigitte, nous avons eu bien des échos de tous les partages étonnants qu’il y a eu à la BNP, partages pour le moins inhabituels dans un milieu de travail, et qu’il continue d’y avoir, comme cette demande de se retrouver pour partager et célébrer au relais Jean XXIII[20] de la Défense, ce 18 juin.

Le lendemain, Pascale était hospitalisée une nouvelle fois en urgence à Saint Louis.

Vendredi 1er Mai

Pascale est extrêmement faible. Elle est rentrée à Versailles. On n’entend plus beaucoup sa voix. Elle n’accepte quasiment plus de répondre au téléphone, elle n’en a plus la force. Elle est très essoufflée. Je lui dis que je viens simplement pour me taire, passer un moment. Elle n’arrête pas de parler disant qu’elle aura bien le temps de se reposer après. Sa maman finit par entrer pour « me réprimander » pour que je ne la fatigue pas.

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Mais Pascale continue à vouloir partager et sa maman se joint à nous sur la fin du partage.

Ce jour-là, Pascale évoque d’abord sa joie immense depuis ce jeudi où elle a reçu le sacrement des malades. Elle dit la paix qui l’habite. Elle redit son souhait d’avoir des moments de répit, une « fenêtre, pour m’accorder des joies », puis finit par dire qu’elle n’avait jamais connu de joie aussi forte que jeudi et qu’elle sait bien qu’il n’y aura pas de fenêtre, qu’elle n’a jamais vécu aussi fortement (pourtant, à vue humaine, elle n’a jamais été si fatiguée et limitée).

Ayant vu qu’on continuait à lui faire des transfusions alors qu’elle paraissait ne plus pouvoir avoir de rémission, voyant aussi que son essoufflement était peu traité, j’ose quelques questions que je retranscris approximativement :

–     Qu’est-ce que tu penses des traitements qu’on te fait ?

–     Je ne sais pas où j’en suis. Les médecins ne me disent rien.

–     Tu sais, j’ai appris une chose en médecine, c’est que les médecins ne savent pas tout et que les malades ont un autre savoir sur ce qu’ils vivent. Comment tu sens les choses ?

–     Moi, je sens que je pars. J’aurais voulu dire au Docteur que je savais que j’allais partir, que j’étais prête à ce qu’on ne fasse plus tout pour empêcher la mort, que l’important, c’était de bien vivre ce temps qui reste.[21]

–     Accepterais-tu que j’appelle ton médecin pour lui parler de ce qu’on vient de se dire ?

–     Oh oui !

(Elle a dit à ce moment tout ce qu’elle recevait des soignants de Coquelicot 6. Elle dira plus tard le « plus » que lui apporteront les soins palliatifs. Quant à moi, je ne suis pas prêt d’oublier la qualité de leur accueil)

Elle a beaucoup parlé de sa maman :

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–     « C’était mon inquiétude majeure. J’avais peur qu’elle fasse n’importe quoi après. Maintenant, j’ai plus confiance. »

–     « Je souhaite qu’il y ait une cérémonie religieuse quand je mourrai. J’aimerais parler avec mes frères, mais je n’ai pas encore osé. »

Lundi 4 mai

Dans la journée, j’appelle son Docteur. Elle m’a très bien accueilli, confirmant l’impression de Pascale que c’était la fin, disant que l’interne avait essayé de tendre la perche mais que Pascale ne l’avait pas saisie.

Le soir, j’appelle Pascale pour lui dire que j’avais appelé son médecin, qu’il confirmait qu’il n’y avait plus de traitement susceptible de la guérir, qu’ils n’allaient pas chercher à empêcher la mort mais plutôt à bien traiter tout ce qui est douleur… Alors même que je lui confirmais l’absence d’espoir, elle a dit avec force :

–     « Ah, merci ! »

Mercredi 6 mai

La nuit du mardi au mercredi a été très pénible. Pascale étouffait et a été hospitalisée de nouveau. Quand je passe l’après-midi, elle est détendue, on entend de nouveau sa voix, elle est beaucoup plus confortable. L’équipe mobile de soins palliatifs l’a prise en charge. Elle est toujours en chambre stérile, mais ce n’est plus trop une préoccupation. Elle a décidé de ne plus chercher à retourner à domicile et accepte que l’on cherche un service de soins palliatifs.

De nouveau, elle parle beaucoup, redisant sa paix, sa joie depuis le sacrement des malades.

Comme j’avais su qu’elle demandait à être incinérée, je m’inquiétais de savoir si elle avait prévu ce qu’il faudrait faire de ses cendres[22]. Je m’inquiétais aussi, par expérience, pour la famille, pour qui l’attente pendant l’incinération est éprouvante. Aussi, je me risquais à évoquer la question avec elle.

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Je lui demandais si elle avait déjà assisté à une crémation, ce qui ne lui était jamais arrivé. A partir de là, nous avons eu un long partage y compris sur la symbolique chrétienne du corps mis en terre, et non pas réduit à rien, marquant bien que la mort n’est pas rien, que le corps est bien quelque part, qu’il y a bien une séparation et ouvrant à la symbolique du grain tombé en terre :

« Si le grain tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; si au contraire il meurt, il porte beaucoup de fruit. »[23]

Pour un chrétien, la foi en la résurrection n’est pas une fuite dans le rêve, en dehors de notre condition humaine, mortelle. C’est plus tard que je saurai qu’elle avait finalement fait le choix d’être enterrée, et non plus incinérée, en lien avec sa découverte de la foi chrétienne[24]

Dans ce même partage, étonnamment plein de paix et de joie, nous avons parlé de la célébration de ses obsèques. C’est là qu’elle a demandé que je relise le texte de Zachée. C’est là que je lui ai dit que je serai incapable de parler, que le silence serait le mieux, que je me contenterai de proposer à chacun de relire dans son cœur ce qu’il vient de vivre. C’est là qu’elle m’a demandé de parler :

–     « Je pense à ceux qui m’ont connue en rébellion contre Dieu, j’aimerais que tu leur dises mon cheminement, qu’ils puissent comprendre… Je leur souhaite un jour de connaître la joie de rencontrer le Christ. »

Tout en parlant avec une paix étonnante de son enterrement, assis sur son lit, nous mangions avec sa maman, des éclairs au chocolat… les règles en vigueur dans les chambres stériles avaient fait long feu… Si elles sont primordiales dans la perspective d’une guérison, ou même d’un sursis, le besoin qui était primordial à ce moment-là pour Pascale, c’était un besoin d’affection, non pas d’asepsie.

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Là, elle a redit son souci de pouvoir partager avec ses frères.

Dans le même partage, elle évoquait les échos qu’elle avait par Brigitte, la secrétaire qui me l’avait fait connaître. Permettez-moi d’en évoquer un :

A l’une des collègues venue toute heureuse lui annoncer qu’enfin elle allait se marier, que c’était la grâce (et s’inquiétant après d’avoir partagé sa joie à celle qui allait mourir sans avoir pu se marier), Pascale a répondu :

–     « Oui, c’est la grâce. Moi aussi, c’est la grâce. Laisse faire la grâce, ne cherche pas à comprendre. »[25]

Au même moment, je vivais des choses difficiles dans ma mission à Vitry. Pas besoin de vous dire que les rôles avaient été inversés, et c’est elle qui me conseillait et m’invitait à faire confiance à l’Esprit Saint, promettant de prier pour nous « là-haut ».[26]

L’air de ne pas y toucher, elle a continué en disant :

–     « Je suis étonnée de combien je ressens les collègues présents avec moi. Et puis les échos que j’ai des partages à la BNP…[27] C’est étonnant !… Tu sais, je suis en paix… C’est étonnant ce qui se passe… Ce qui m’arrive, tu sais,… ce n’est pas moi… Je crois vraiment que c’est le Christ en moi. »[28]

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Le partage a été interrompu par l’arrivée d’un homme d’affaire à qui elle avait demandé de venir régler toutes les questions matérielles.

Mercredi 13 mai

Quand j’appelle au téléphone, elle est extrêmement fatiguée. Sa maman lui met le combiné sur l’oreille. Elle dit qu’elle est en train de partir. Je réponds que j’ai une réunion, que je ne peux pas venir ce soir mais que j’avais prévu de venir le lendemain après-midi…

–     « Est-ce que tu seras là ? »

–     « On verra »

Jeudi 14 mai

Après un enterrement difficile où je n’ai pas pu prendre d’autre lecture que le récit de la mort de Jésus, tellement il y avait de souffrance dans cette famille, je prends mon vélo et vais sans me presser à l’Unité de Soins Palliatifs de l’hôpital Cognac Jay où elle avait été transférée. J’avais besoin de prendre le temps de souffler. En chemin, je repense à l’Evangile de Zachée et à cette phrase dite par Jésus à Zachée, à Pascale, à chacun de nous :

–     « Zachée, Pascale, …, descends, vite, il me faut aujourd’hui demeurer dans ta maison. »

A plusieurs reprises, nous avions évoqué les moments où elle s’était sentie partir et ses scrupules quand elle perdait pied, son refus de craquer. Je me préparais à la retrouver et je voulais lui dire qu’aujourd’hui, elle pouvait renverser les rôles et dire à Jésus cette même phrase :

–     « Jésus, descends vite, il me faut aujourd’hui demeurer dans ta maison. »

Au moment où j’arrivais à la porte de sa chambre, alors que sa maman et son frère Bernard me donnaient des nouvelles, Michèle, une copine du lycée qui l’avait accompagnée tout au long de sa maladie, est sortie en disant : je crois qu’elle part… Et nous l’avons regardée qui nous quittait.

Aucun mot ne peut rendre compte de ce moment qui reste dans nos cœurs à tous les quatre.

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Sur le coup, et encore aujourd’hui, j’avoue avoir été très troublé par le fait que Pascale parte à ce moment-là alors que j’ai plus l’image d’un « Dieu absent, vulnérable, impuissant », présent dans le cœur des hommes, se faisant connaître de manière étonnante, et j’en suis continuellement témoin, mais n’intervenant pas dans des événements aussi concrets. Peut-être n’est-ce qu’une coïncidence ? Survenant à un moment où je vivais d’autres choses difficiles, se rajoutant à d’autres coïncidences dans ce même moment que je n’évoquerais pas, je reste plein de questions.

Quoi qu’il en soit je garde comme Parole reçue de Dieu : sa paix, les différentes paroles de Pascale évoquées ci-dessus, comme celle-ci :

–     « C’est la grâce. Laisse faire la grâce. Ne cherche pas à comprendre. »

3.3 En guise de conclusion

Il faudrait évoquer ensuite la préparation des obsèques, et puis cette messe avec sa famille, tous les collègues de la BNP, le partage entre nous… et les mots de Pascale en écho :

–     « C’est étonnant ce qui se passe… »

Je partage quant à moi, la suite de l’interprétation de Pascale :

–     « Ce qui m’arrive, tu sais, ce n’est pas moi. Je crois vraiment que c’est le Christ en moi. »

J’ai conscience que ce récit est très subjectif. J’ai moi-même été très travaillé par ce chemin, par ce que j’ai reçu de Dieu par Pascale. Je reste en questions et je n’oublie pas le vide, le doute ressenti le lundi soir, après avoir laissé sortir de moi la parole qui me venait en célébrant le départ de Pascale, en vous ayant tous devant moi.

–     « Et si tout cela n’était qu’imagination personnelle ? »

Les échos par Brigitte des partages à la BNP le soir et après, les échos de la famille, m’ont bien confirmé que je n’étais pas le seul à penser qu’il s’était passé quelque chose.

Je garde dans le cœur ces mots de Pascale :

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–     « Notre conversation m’a beaucoup touchée et frappée. Je conserve ces moments de sérénité et d’intense réflexion précieusement. »

Ils rejoignent ce qui est dit de Marie, la mère de Jésus, après la naissance de Jésus hors de la ville, dans une étable, parce qu’il n’y avait pas de place pour le Fils de Dieu dans le monde des hommes :

« Après voir vu, les bergers firent connaître ce qui leur avait été dit au sujet de cet enfant. Et tous ceux qui les entendirent furent étonnés de ce que leur disaient les bergers. Quant à Marie, elle retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur. »[29]

Il me semble que Pascale nous donne une indication et que nous avons besoin aujourd’hui de temps pour méditer dans notre cœur cet événement qui nous dépasse. Elle nous invite à recueillir ce qui nous a été donné là au delà de l’épreuve radicale de la séparation et de ne pas l’oublier trop vite, de le garder précieusement.

Bien des choses de ce récit sont strictement objectives, vérifiables par tous ceux qui les ont vécues. J’ai fait le choix, à la demande de Pascale, de redire ce chemin tel que je l’avais perçu. A chacun de risquer sa propre relecture.

3.4 Post scriptum

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« Vous avez un cancer sérieux. J’ai tout enlevé mais il risque de revenir à tout moment. Je ne vous fais pas de chimiothérapie, vous ne pourriez pas supporter. Soyez gourmands de la vie. »

Au passage, je souligne le caractère exemplaire de ce courrier. Il est écrit et peut donc être relu par le malade. Le médecin ne masque pas la réalité, il n’enferme pas dans des traitements illusoires, il ne met pas non plus devant un mur et appelle à « être gourmand de la vie », à vivre à fond le temps qui sera donné.

Lundi 3 mai 1999

Un an après, Jacqueline, la maman de Pascale, a demandé à revoir diverses personnes ayant connu Pascale. Nous l’attendons à sa descente du train de Dunkerque et déjeunons ensemble dans un troquet avant d’aller marcher et nous recueillir à Montmartre.

Il y a là :

–     Michèle, amie de lycée présente au moment de la mort de Pascale, non croyante, mais parlant de tout ce que ça avait touché en elle.

–     Dominique, collègue très proche de Pascale, d’autant plus qu’elle habitait à proximité, catholique mariée à un réformé et ayant été présente lors du sacrement du malade.

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      Elle annonce qu’elle a arrêté son travail à la B.N.P. alors qu’elle venait d’obtenir une promotion à laquelle elle tenait : « la mort de Pascale, le chemin qu’elle a fait, m’ont beaucoup interrogé sur le sens de ma vie ; j’ai fait le choix de gagner moins, d’être plus présente à mes quatre enfants et de devenir formatrice de catéchistes sur le diocèse de Versailles. Là j’essaye d’être particulièrement attentive aux enfants qui ne sont pas dans des familles où ils sont soutenus. Ça m’amène à défendre le parcours de la mission ouvrière. »

–     Brigitte témoigne du chemin qui s’est ouvert pour elle au même moment parce que son mari a été appelé à se préparer au diaconat permanent.

Michèle n’a pu rester et Dominique et Brigitte ont évoqué plusieurs collègues ayant réorienté leur manière de vivre, d’investir leur travail et continuant de venir parler suite à cet événement.

Quant à moi, je parle du dialogue que ce récit m’a permis avec un détenu en prison à qui j’avais envoyé ce texte. Je sais combien je continue à être personnellement travaillé par ce don de Dieu.

Octobre 2003

Pascale était très inquiète pour sa maman et nous l’avait pour ainsi dire « confiée ». Brigitte et d’autres collègues et amis ont assuré un soutien jusqu’à ce jour, ont travaillé à alerter des gens sur Dunkerque pour qu’elle soit soutenue. Si elle garde toute sa souffrance, elle a retrouvé le goût à la vie et démarre une formation aux soins palliatifs pour soutenir d’autres malades et leurs familles. Elle est maintenant libre par rapport à sa propre souffrance et peut écouter d’autres ayant à faire un passage.

4. Le chemin avec André Redouin

André est prêtre du Prado. Il a été opéré d’un cancer de l’estomac en octobre 2000. Il part ensuite en convalescence à Lamalou les Bains, du côté de Béziers. Il m’avait appelé avant pour dire ce que lui avait écrit son médecin :

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Rencontre du 4 mars 2001 à Lamalou

Profitant de ce que j’étais à Béziers pour participer à la rencontre des prêtres du Prado de cette région, je suis passé rendre visite à André, le dimanche 4 mars 2001. Là, j’ai trouvé aussi un autre prêtre du Prado également en convalescence. Il y avait aussi un frère d’André, également prêtre, venu passer quelques jours avec lui.

André me dit que le directeur de la maison de repos l’avait convaincu d’aller suivre une « chimiothérapie homéopathique » auprès d’un médecin qui « guérissait les cancers ». En le faisant parler plus, il m’apprend que le tout lui revient à 8 000,00 F (1 220 €) par mois non pris en charge par la sécurité sociale[30]. Je l’invite à relire le mot de son chirurgien et l’aide à prendre conscience de la situation. Il me montre la lettre qu’il s’apprêtait à adresser à ses proches et dans laquelle il était très optimiste. Il la corrigera en n’évoquant plus cette « chimiothérapie homéopathique ». C’est cette lettre qui est évoquée ci-après.

A l’issue de cet entretien pas facile, il demande 10 minutes seul pour se remettre puis il préside notre Eucharistie en prêchant sur la promesse de la résurrection en ce premier dimanche de Pâques. Sur le coup, la famille d’André avait eu du mal à comprendre mon intervention perçue comme abrupte. C’est l’impasse dans laquelle se trouvait André et l’escroquerie dont il était victime ainsi que le temps bref dont nous disposions qui m’a amené à intervenir. André m’en a été très reconnaissant et c’est un des éléments qui ont permis le chemin ultérieur.

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Au cours de notre rencontre, André avait exprimé le souhait de venir faire une « année de reprise » à Limonest. En effet, quand nous faisons le choix, comme prêtre diocésain de nous engager dans l’association des prêtres du Prado pour nous aider à toujours revenir à l’Evangile, aux plus pauvres, nous nous engageons à prendre des temps réguliers de silence, de reprise.

Nous nous engageons en particulier à demander à notre évêque de prendre une année où nous quittons tout ministère en paroisse ou autre pour vivre avec d’autres un temps de retraite où nous passons des heures à lire et relire l’Evangile, ou nous prenons le temps aussi d’un lien régulier, simple avec des pauvres. Nous faisons cette année au bout de 10 à 15 ans de ministère. Nous la faisons aussi dans des moments clef de notre vie, ou vers 70 ans pour nous préparer à vivre les années qui restent sans perdre de vue cette perspective d’une vie où nous cherchons à nous attacher toujours plus au Christ et à nous lier aux plus pauvres. C’est une de mes charges actuelles que d’animer cette année et de permettre à des frères prêtres de reprendre souffle.

Avril 2001

André écrit à ses amis pour annoncer qu’il va passer un an à Limonest et expliquer ce qu’est une année de reprise. Il donne aussi des nouvelles de sa santé : il n’y a plus aucune trace alors de son cancer. Il avait tenu à m’envoyer copie des résultats d’examen, et, de fait, il n’y avait plus de signe de cancer. Il avait repris 6 kg en quelques semaines. Il allait bien. Il terminait cette lettre par ces mots :

« Du 18 au 22 septembre je participerai au pèlerinage de « Lourdes-Cancer-Espérance », pas pour demander une guérison mais pour demander de vivre dans un abandon confiant ce qu’il me sera donné à vivre et rencontrer d’autres malades. Ce peut être une part de ministère à ma portée. Je continue aussi avec le Mouvement « Vie Libre »[31]. Fin septembre, j’irai au PRADO pour une année de relecture de ma vie avec l’Evangile et un approfondissement spirituel en équipe, avec quatre autres prêtres. »

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Octobre 2001 : « Mon chemin de conversion »

L’année de reprise commence par une session de 4 jours. Le premier jour, nous avons pris un long temps de méditation et de partage sur le début de l’Evangile de Saint Jean, sur le « Prologue ». Voilà ce qu’André nous a partagé :

–     Ce que je retiens de cette page d’Evangile c’est le mot « Beauté ». Dieu qui vient révéler sa beauté en Jésus. Je rends grâce à Dieu d’être venu me rejoindre quand je me perdais. Sur le lit d’hôpital, j’étais un corps de douleur. Il n’y avait que Jésus présent dans mon anéantissement. Il y a une phrase du Père Ancel, ancien supérieur du Prado, qui résonne pour moi : Jésus sur sa croix ne faisait rien, mais il sauvait le monde. L’appel que je reçois : illuminer, se laisser illuminer, transfigurer par Jésus.

Au cours de cette session, chacun est invité à écrire un texte dans lequel il relit toute sa vie en essayant de faire ressortir les passages qu’il a eu à faire. Au moment où André nous lit ce texte, il va bien, n’a aucun signe de reprise du cancer. Voilà de larges extraits de ce texte où il relit sa vie comme une suite de trois « conversions ».

La première, il la situe au séminaire quand il a dévoré le Véritable Disciple, livre écrit par le Père Chevrier, fondateur du Prado.

–     « Jusque là, la foi me paraissait un ensemble de règles à respecter. Là, j’ai découvert, que le seul règlement ce n’est pas un catalogue d’exercices, mais un vivant, Jésus-Christ à suivre et à aimer, qu’il ne s’agit pas de « devenir quelqu’un » de performant, d’acquérir le maximum de savoir intellectuel et de savoir faire, mais surtout de s’appauvrir, de se dépouiller, de se donner au service des petits et des pauvres, jusqu’à la croix Il s’agit d’abord de se laisser attirer par la beauté de Jésus-Christ. Un poids énorme me tombe des épaules, un chemin de lumière s’ouvre enfin devant moi. Je me sens frère avec ce Père Chevrier qui ne cache ni ses misères ni ses peurs. »

La deuxième conversion, c’est dans son ministère dans la région du Perche, à côté du Mans. Il donne beaucoup mais sent un appel dont il parle ainsi :

–     « Jésus fait se lever en moi une lumière progressive et douce comme une aurore. « Jusqu’à quand vas-tu claudiquer d’un pied sur l’autre ? (1 Rois 18,21)

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      Quand vas-tu me choisir ? » Le Père Chevrier me parle aussi : « Tu n’es pas appelé à devenir quelqu’un aux yeux des autres mais à devenir Jésus-Christ, un autre Christ. Ne rien avoir, ne rien savoir, ne rien valoir… n’a pas grande importance, Dieu fait avec rien. Regarde-le et laisse-le faire, c’est lui qui fait tout. Son Esprit veut faire naître et grandir en toi Jésus-Christ. » Je relis St Paul aux Galates (2,20) « Ce n’est pas moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi. » Se décentrer de soi, mourir à soi-même, se trouver dans le Christ. Mon vrai moi est en Lui. C’est ma deuxième conversion. »

Puis c’est l’opération pour le cancer. André en parle ainsi en se présentant au début de notre année :

–     « Cette épreuve se révèle une grande grâce dans ma vie. « Tout événement tourne au bien de ceux qui aiment Dieu » (Rm 8,28) J’ai beaucoup médité la Passion, apprenant à vivre au jour le jour dans la main de Dieu. « Père, entre tes mains, je remets mon esprit. » Je me sens frère plus proche des malades. Le problème du mal et de la souffrance me taraude bien sûr. Je me souviens du Père ANCEL[32] sur son lit de grand souffrant. Une infirmière lui demande : « Il peut accepter ça, Dieu ? Et vous vous pouvez accepter ça ? » Le Père Ancel ajoute : « C’est tellement absurde la souffrance. Alors je me suis mis à adorer. »

      Moi aussi je commence peut-être à entrer dans le mystère de l’adoration. C’est ma troisième conversion. Adorer c’est se réjouir que Dieu existe, qu’il soit ce qu’il est, l’amour et la joie. Ça ne supprime pas le mystère de la souffrance, mais ça permet de vivre la souffrance autrement, en solidarité avec tous car nous sommes tous blessés un jour ou l’autre, ça permet d’accueillir un peu la croix et surtout Jésus Crucifié. Je me suis aperçu que je commençais à m’oublier. Ça ne m’intéresse plus trop de savoir où j’en suis avec Dieu, de compter et de mesurer, de sonder mon passé ou de m’inquiéter de l’avenir. L’important devient l’instant présent, le vivre comme un moment où Dieu se donne. Le laisser faire, le laisser conduire ma vie. Un peu de joie m’est venue par la croix. « Dieu est, cela suffit ». La JOIE. J’avais tiré un trait sur ce mot-là et voici qu’elle me vient par où je ne l’attendais pas.

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      La joie est un enfantement dans la douleur dit Jésus (Jean 16,20-22) Mais c’est une joie que personne ne peut nous ravir.

      J’attends de notre vie fraternelle, cette année, que vous m’aidiez à sortir de moi-même, pour me donner davantage. Que vous m’aidiez à devenir plus simple. La simplicité c’est le contraire de la duplicité. C’est la pureté du cœur. On dit un corps simple, un corps pur quand il n’y a pas de mélange, de l’or pur par exemple. Jésus dit : « Heureux les cœurs purs. Ils verront Dieu. » J’aspire à cette pureté du cœur à la simplicité d’un cœur d’enfant. Oui, un jour nous le verrons. »

31 octobre 2001

Ce jour-là, André m’appelle pour faire part de sa situation. Depuis quelques jours, il était très fatigué. Il avait fait une série d’examens qui montraient une reprise très importante de la maladie. Je monte de Lyon à Limonest où il réside. Dans sa chambre, il fait le point de sa situation et dit ce qu’il ressent :

–     « Je repars à Blois demain pour être hospitalisé. J’ai une ascite[33] importante, le foie est pris. Je sais qu’il n’y aura pas de traitement. Je ne pensais pas que ça irait si vite. Fin août, les examens étaient bons. J’aimerais revenir vous voir, mais je ne reviendrai sans doute pas. A Noël, je ne serai certainement plus là. Je ne sais pas combien de jours il me reste à vivre, mais la quantité n’est pas mon problème. Ce qui compte pour moi, c’est la qualité. Je suis en paix. Moi qui était si anxieux, je suis en paix. C’est un don. »

Je lui ai proposé que nous invitions les autres du groupe de l’année de reprise à dire la prière du soir avec lui avant qu’il ne s’en aille. Il a été immédiatement d’accord. Je lui ai demandé s’il accepterait d’animer la prière. Il l’a introduite avec ces mots :

–   « J’ai quelque chose à vous dire. Vous ne pouvez pas savoir combien je suis heureux. J’aurais voulu vivre plus longtemps, j’aurais voulu faire cette année de reprise avec vous, mais vous ne pouvez pas savoir combien je suis heureux. »

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Jeudi 7 décembre

Nous sommes restés en liens étroits avec lui. Jeudi 7 décembre, il m’a appelé au téléphone :

–     « Je crois que j’entre en agonie, je voulais te prévenir. »

–     « Qu’est-ce qui te fait dire ça ? »

Il décrit la nuit difficile qu’il vient de passer et je lui dis que sans doute il ne se trompe pas dans sa compréhension du moment où il en est. J’enchaîne :

–     « Tu es en paix ? »

–     « Ah ! Oui ! »

Nous avons échangé encore, puis je lui ai redit ce que nous nous étions déjà dit à son départ de Limonest :

–     « Ton année de reprise n’est pas finie. Que ce soit ici ou « là-haut »[34], nous comptons sur ta prière et ton action. »

–   « Pourriez-vous tous venir à mes obsèques, a-t-il demandé. Et il a ajouté : je voudrais que tu mettes mes obsèques au programme de l’année de reprise. »

Il est décédé le 11 décembre et, avec le groupe qui faisait l’année de reprise, nous sommes allés à ses obsèques à Blois.

5. Des chemins à ouvrir

En rendant compte de ces itinéraires, évidemment un peu particulier, je voudrais ouvrir un espace permettant à chacun de percevoir que la fin de vie peut être accomplissement au-delà de ce qui est douloureux et qu’il ne faut pas occulter.

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On notera que dans tous les récits ci-dessus, les personnes malades ont pu élaborer un sens qui a été source de vie pour elle et pour leur entourage dans la mesure où ceux qui les entouraient se sont mis au service de leur propre parole sans leur plaquer un discours.

Il est certaines manières d’accompagner avec les plus beaux discours religieux qui sont insupportables.

On notera aussi que la parole élaborée par chacune des personnes évoquées tout au long de ce livre était le fruit de tout ce qu’ils avaient pu recevoir tout au long de leur vie. La capacité à élaborer un sens pour soi (et qui prend sens aussi pour autrui), dépend largement du travail fait tout au long de sa vie pour apprendre à se recevoir de l’autre, des autres.

Dans les paroles élaborées par des personnes croyantes, on note la place marquante de la Parole de Dieu, de la Parole de la Bible, une parole écrite il y a bien longtemps, et qui devient vivante dans la bouche de celui qui l’accueille et la redit.

C’est sans doute aussi ça que d’être croyant : apprendre à devenir soi-même, à dire « je », à élaborer sa propre parole d’homme, sur un chemin qui consiste à se recevoir d’un Autre, d’un Tout-Autre dont nous ne pouvons pas nous faire d’image. Pour un chrétien, se recevoir de Jésus, le regarder dans l’Evangile, laisser sa parole résonner pour nous aujourd’hui, le recevoir dans ses sacrements, le rejoindre aussi en nous ouvrant toujours plus à tous ceux qui nous entourent, en commençant par les plus pauvres.

Ce chapitre n’a pas d’autre but que de partager ce qui me fait vivre et de provoquer chacun à dire ce qui le fait vivre, à nous enrichir ainsi, à provoquer chacun à être à l’écoute du sens que l’autre élabore, dont il témoigne, en particulier de cet autre dont la vie est en jeu.

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[1]      Voir chapitre 4, § 2.1

[2]      Cf. Marie de Hennezel, La mort intime, Ceux qui vont mourir nous apprennent à vivre, Pocket 10102, Robert Laffont, Paris 1995, p. 16 et 17

[3]      Chapitre 5, § 3.2

[4]      Jean-Dominique Bauby, Le scaphandre et le papillon, Robert Laffont, 1997. La présentation qui suit est tirée d’un site Internet qui présente son ouvrage :

perso.wanadoo.fr/calounet/resumes_livres/bauby_resume/bauby_lescaphandreetlepapillon.htm

[5]      Là même où était Vincent Humbert Cf. Chapitre 5, § 9.2.

[6]      L’Eglise ne m’a pas « imposé » le célibat. Quand j’ai demandé à entrer au séminaire, à 17 ans, elle m’a même demandé de faire des études « pour ma liberté à moi, pour ne pas profiter de ma générosité de 17 ans et pour que je prenne le temps de me laisser travailler par les questions du monde, par recevoir du monde avant de vouloir annoncer l’Evangile.

[7]      Bruno Cadart, Devenir croyant dans l’exercice du ministère, www.portstnicolas.net/cms.php?pageid=69 (Il s’agit de la rubrique Le Rocher, chemins de prière, sur le site www.portstnicolas.net

[8]      Dans la mesure où cette relecture a été faite publiquement à la demande de Pascale et avec l’accord de sa maman, il est redonné sans masquer l’identité de Pascale. Le texte est placé ici tel qu’il a été partagé avec ses collègues croyants et non croyants qui avaient demandé à se retrouver un mois après les obsèques de Pascale. Je rappelle que, sauf pour Claude Dubuc, Pascale Schipman et André Redouin, tous les noms propres de personnes malades ont été transformés pour respecter les personnes.

[9]      Retranscription de ce que j’ai pu dire comme mot d’accueil en présidant la célébration des obsèques de Pascale le 18 mai 1998. Pascale était cadre à la direction financière de la BNP à la Défense. Elle est décédée d’un lymphome à 40 ans le 14 mai 1998. Ce texte a été donné tel que à ses collègues de travail venus se retrouver pour faire mémoire d’elle à la chapelle de la Défense un mois après sa mort, ainsi qu’à sa maman qui avait tenu à être présente.

[10]    Nom d’un service d’hématologie l’hôpital Saint Louis à Paris.

[11]    Evangile de Marc chapitre 14 verset 34

[12]    Brigitte est secrétaire dans le service où Pascale avait d’importantes responsabilités. Brigitte habite Champigny sur la paroisse où j’avais été prêtre de 1990 à 1997. Après un long temps en distance avec l’Eglise, elle avait repris un chemin de foi depuis 4 ans.

[13]    Brigitte lui avait parlé de moi et je n’étais donc plus un inconnu, elle avait ainsi pu prendre de la distance avec les caricatures de prêtres que se construisent beaucoup de ceux qui n’en rencontrent jamais ou si peu.

[14]    Evangile de Luc chapitre 19, versets 1 à 10. Jésus qui passe dans la ville de Jéricho s’invite chez un collecteur d’impôts considéré comme un homme impur et un voleur en lui disant : « Zachée, descends vite, il me faut aujourd’hui demeurer chez toi. ». Zachée, qui était de petite taille était monté dans un arbre pour voir Jésus passer.

[15]    Elle en a eu le désir mais n’en aura jamais la force.

[16]    Premier Livre de Samuel, chapitre 3 verset 9 et 10

[17]    C’est en entendant cette phrase que j’ai commencé à me mettre en route pour devenir prêtre.

[18]    C’est elle qui souligne

[19]    Luc chapitre 24 versets 13 à 35

[20]    Lieu d’Eglise au centre du quartier d’affaires de la Défense à côté de Paris où des employés des diverses entreprises du site se retrouvent au moment du déjeuner ou le soir pour des partages, des temps de prière.

[21]    Autant les autres phrases qui précèdent sont strictement fidèles, autant celles-ci sont reconstruites à partir du souvenir que j’en ai, mais le sens général de ce qui s’est partagé est bien celui-là

[22]    J’ai été témoin de situations dramatiques pour la famille quand les cendres étaient gardées à domicile ou que rien n’avait été prévu

[23]    Evangile selon Saint Jean chapitre 12 verset 24 (voir aussi les suivants)

[24]    L’incinération n’est pas refusée par l’Eglise catholique, mais elle n’est pas la tradition habituelle méditée et mise en valeur par les chrétiens à travers les âges. Personnellement, sans rien affirmer, je me demande si cet engouement pour l’incinération chez les Occidentaux alors que cela ne correspond pas à leur culture n’est pas une expression de plus de leur déni de la mort (« la mort n’est rien… ») et du développement de croyances irrationnelles comme la croyance en la réincarnation, alors même que la promesse de la Résurrection est bien souvent incomprise, d’autant plus incomprise qu’elle est liée pour beaucoup à des représentations aberrantes.

[25]    Voilà comment m’est parvenue cette citation, celle qui l’a reçue saura bien la corriger si nécessaire.

[26]    Expression imagée qui ne prétend pas localiser un lieu de vie au-delà de la mort mais qui confesse notre foi en une vie de communion éternelle avec Dieu, avec tous les hommes, sans nous en faire aucune image, en confiance à la promesse du Christ. La foi des chrétiens en la vie éternelle n’est pas seulement une attente pour demain, c’est déjà une manière de se comprendre ici et maintenant comme plus que des êtres biologiques doués de raison, comme des êtres se recevant d’un Tout Autre dont nous ne nous faisons pas d’image mais que nous recevons comme un Amour qui aujourd’hui nous « parle », nous aime, nous anime, nous est révélé en Jésus.

[27]    Les points de suspension veulent renvoyer aux silences qui ponctuaient chaque expression

[28]    Il s’agit là d’une phrase très proche d’une parole de Saint Paul, un des premiers chrétiens : « Je vis, mais ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi. Maintenant, ma vie humaine, je la vis en croyant au Fils de Dieu, qui m’a aimé et qui a donné sa vie pour moi. » (Lettre de Saint Paul aux Galates 2,20). Elle n’avait vraisemblablement jamais lu cette phrase mais essayait de rendre compte de ce qu’elle ressentait.

[29]    Evangile de Luc chapitre 2, versets 18 et 19. On pourrait relire tous les versets autour qui me parlent si fort de ce que nous avons vécu d’une autre manière.

[30]    Il s’agit d’un de ces « marchands de bonheur illusoire », qui, sans doute convaincus de ce qu’ils font, n’hésitent pas à proposer aux malades qui ne savent où trouver un salut des traitements inefficaces, coûteux et qui empêchent les malades de faire un chemin de sens correspondant à la situation réelle qui est la leur : le fait qu’ils ont une maladie qu’on ne peut pas soigner, qu’ils ont aussi un temps à vivre qui pourrait être utilisé autrement que pour vivre dans l’illusion que les faits ne tarderont pas à démasquer.

[31]    Mouvement dans lequel des malades de l’alcool et des sympathisants se soutiennent pour lutter contre cette maladie.

[32]    Ancien responsable général du Prado qui a donné au Prado son extension nationale et internationale. Avant lui, il s’agissait d’une association limitée à la région lyonnaise.

[33]    Epanchement de liquide dans le péritoine, tissu qui entoure tout le système digestif et qui traduit dans ce cas un cancer très avancé.

[34]    Expression imagée pour rendre compte de cette foi en une vie éternelle avec le Christ sans chercher à s’en faire une image, sans l’imaginer dans les étoiles.

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