Comment et pourquoi nous avons démarré des « Théâtres d’Evangile » à Befeta (Madagascar) en juin 2011

On trouvera ci-après un extrait de la « Lettre aux amis » du 4 juillet 2011

1 Une manière de vivre la pastorale où la proposition de la lecture de l’Evangile est absente qui me déroute

Si je suis toujours aussi impressionné par la foi des gens, par les chants, par l’engagement des prêtres, religieuses, catéchistes, plus je comprends la langue, plus je suis en difficultés devant la manière de faire où la méditation de l’Evangile est absente, à part pendant la messe ou à travers les nombreux très beaux chants inspirés des psaumes, de l’Evangile ou d’autres textes de la Bible. Le contenu de ce qui est transmis ressemble à ce qui se faisait en France avant le Concile à la différence que l’Eglise à Madagascar n’a pas attendu le Concile pour que les laïcs soient la pierre d’angle de l’Eglise, en dehors de l’unique pierre d’angle qu’est le Christ. A vrai dire, les laïcs en France n’ont pas attendu le Concile pour être aussi pierre d’angle de l’Eglise de France dans de nombreux lieux.

En effet, à Madagascar, ce sont les laïcs qui, sans prêtres, pendant la période de persécution, ont assuré la croissance de l’Eglise malgache à la fin du 19ème siècle, et ce sont eux qui animent les fiangonana que le prêtre visite quand il peut, tous les 2 ou 3 mois. Pour mémoire, l’Eglise de Madagascar est encore une très jeune Eglise et l’on va fêter ses 140 ans à Fianarantsoa, bien des lieux n’ayant pas encore eu de « première évangélisation ».

Il m’est arrivé une fois de m’émerveiller devant la qualité des intentions du missel utilisé par les prêtres pendant le carême et le temps pascal, toutes construites à partir de l’Evangile du jour et de suggérer que l’on propose aux catéchistes d’utiliser ces intentions plutôt que celles du livre qu’ils utilisent. Le ton de la réponse m’a fait ne plus oser faire de proposition. Je touchais du doigt là aussi la complexité de cette relation « vazaha-malgache ».

Le travail en paroisse rurale continuait cependant à me rendre heureux et m’aidait à apprendre la langue, à connaître la vie des gens, à pouvoir accompagner le Prado et aider le Conseil National à soutenir la vie des pradosiens. Cette mission me donnait une vie de prière où la contemplation venait spontanément devant tous ces visages, d’adultes, d’enfants et ces paysages extraordinaires traversés à pied, en vélo. Par ailleurs, il me permettait d’être disponible et depuis mon arrivée, j’ai eu la joie de prêcher diverses récollections. Même si je souffrais de la difficulté de la langue, de l’impossibilité de faire des propositions, j’étais très heureux de cette vie « monastique » au milieu des plus pauvres et avec Wilson avec qui, au-delà des difficultés inévitables, se vit une vraie fraternité.

2 La retraite de Première Communion à Ikalalao (27 au 29 mai)

Fin mai, lors de la retraite de Première Communion à Ikalalao, avec Sœur Jeanne d’Arc, il y avait 170 enfants et tout a été animé en grands groupes : succession de conférences, de répétitions de chants ou de danses, de chapelets. A aucun moment il n’y a eu de lecture d’un Evangile, ni de réflexion par groupes alors qu’il y avait un certain nombre de catéchistes.

Le livre de catéchisme que j’ai pu apercevoir, daté des années 1980, est sous forme de questions réponses comme autrefois en France. Le troisième chapitre est sur l’existence des anges et Jésus arrive loin après. A la retraite de Première Communion, quand j’ai questionné, je me suis rendu compte qu’aucun des catéchistes présents, à part le mpiadidy (catéchiste responsable d’un ensemble de fiangonana), n’avait d’Evangile chez lui. Quand les enfants attendaient pour la confession, bien qu’ils soient en silence et respectueux, une catéchiste est venue nerveusement croiser les bras d’un enfant qui ne les croisait pas. Un autre traîne un enfant en lui tirant l’oreille pendant qu’un troisième menace avec un baton, même s’il ne tapera pas.

Cela ne veut pas dire que ces catéchistes n’aiment pas ces enfants, mais c’est la manière dont eux-mêmes ont été formés et ils y mettent tout leur cœur. Mais, pour moi, cela est difficile et je me réjouis de ne pas savoir parler malgache pour ne pas avoir à faire passer les examens de catéchisme avant la Première Communion et avant la confirmation.

Le dimanche matin, alors que l’Eglise de Madagascar n’arrête pas d’alerter sur la déforestation et organise des opérations de plantation d’arbres, le Mpiadidy demande aux enfants de nettoyer la cour devant la mission pour que ça soit propre pour la messe : volée de moineaux immédiate et les 170 enfants vont arracher des branches, des arbustes pour s’en servir de balais… A la Pentecôte, au même endroit, ils seront 250 à se précipiter. Juste derrière l’église, 6 arbres encore sur pied sont gravement entaillés sur deux mètres de haut à hauteur d’homme sans être complètement abattus, même si l’un des sapins qui est très haut a commencé à tomber et reste appuyé sur l’arbre voisin : il ne reste que le centre du tron d’un diamètre de 10 cm quand l’arbre en faisait 50 cm. C’est pour faire du « Kitay » (prononcer kitail), morceaux de bois encore vivant et plein de sève qui forment un merveilleux combustible.

3. Le congrès paroissial du F.E.T. (équivalent du Mouvement Eucharistique des Jeunes en France) à Ikalalao lors du week-end de Pentecôte (10 au 12 juin)

Lors du week-end de Pentecôte, j’ai assuré la présence du prêtre au « Congrès annuel du F.E.T.  de la paroisse », Mouvement Eucharistique des Jeunes de Madagascar. Comme à la retraite de Première Communion, même gentillesse extraordinaire des enfants et jeunes, même foi impressionnante, même dévouement des accompagnateurs, mais même animation en grand groupe sans temps d’Evangile, sans travail de groupe, sans appel à la réflexion personnelle, à part la demande que je fais à chaque messe que quelques personnes disent la « Parole de vie » après la proclamation de l’Evangile.

Au congrès Il n’y avait « que » 250 jeunes de 8 à 16 ans, dont certains, à 8 ans, avaient fait 50 km à pied pour venir. Sœur Emilienne était très déçue car, une autre année, il y avait 800 jeunes.

Quand j’ai questionné, et je l’ai vérifié dans toutes les communautés visitées ensuite, les jeunes se disent du F.E.T., mais aucun ne fait partie de petite équipe et le F.E.T. se réduit à quelques animations avant la messe dans les communautés par la sœur quand elle est là et, quand l’animateur crie « Irak’i Kristy » (envoyé du Christ), à répondre d’un seul cœur d’une manière un peu « martiale » en se levant et en tendant le point en avant « Idreto zahay » (nous voici) ; puis l’animateur enchaîne :

–     « Vonona ve (êtes-vous prêts ?)

+ Mandrakariva (toujours) !

–     Votre Père ?

+ Dieu !

–     Votre mère ?

+ Sainte Marie !

–     Votre frère aîné ?

+ Jésus !

–     Votre mission ?

+ Aimer Dieu, aimer le prochain, aimer le pays !

–     Vos exercices ?

+ Prier, recevoir Jésus, nous offrir pour être apôtres. »

A la messe de Pentecôte, plusieurs d’entre eux devaient franchir une étape (un peu comme les promesses scouts) et je devais recevoir leur engagement. Aussi, le samedi, j’ai du lire le livre du F.E.T., 1er livre en malgache que j’ai essayé de lire en dehors de la Bible que je comprends en connaissant déjà le texte en français. J’ai eu la joie de comprendre à peu près de quoi parlait le manuel du F.E.T. J’ai vu en particulier qu’à chaque étape, comme deuxième ou troisième exigence, le jeune s’engageait à lire l’Evangile. Or aucun des enfants ne l’a, il n’est pas lu lors du congrès et les équipes ne se réunissent pas…

Bien que je m’étais promis de ne plus rien dire ou proposer pour ne pas blesser et parce que rien ne semblait pouvoir être reçu, ou que je ne savais pas m’y prendre pour proposer, le samedi soir, je fais part à Sœur Emilienne de mes questions et suggère qu’une autre année, on divise les 250 jeunes en groupes de 50, eux-mêmes divisés en équipe de 12, et que chaque équipe prépare une proclamation sous forme de théâtre de l’Evangile qu’elle présentera dans le sous-groupe pour que tous puissent s’exprimer, que l’Evangile soit effectivement présent, qu’il y ait un côté ludique et créatif, qu’ils ne passent pas leur temps à écouter ou répéter la parole de l’adulte, qu’on leur demande alors la « Parole de vie » et qu’on les aide à trouver des lumières dans l’Evangile pour leur vie.

Je suggère que les enfants soient appelés à se mettre en équipes de 12 dans les fiangonana en appelant un plus vieux pour les aider et qu’ils se retrouvent toutes les semaines pour faire ce même travail : préparer un Evangile sous forme de théâtre, le présenter aux autres équipes, faire un cahier d’équipe où l’on note la date, le nom de ceux qui sont présents à la rencontre, les « Paroles de vie » et les lumières, les actions menées.

Sœur Emilienne est intéressée et, dès le lendemain, à la fin de la messe d’envoi du congrès, messe de Pentecôte de la communauté d’Ikalalao, elle donne rendez-vous aux enfants pour le congrès qui aura lieu l’an prochain à Befeta et les prévient que chaque équipe devra venir en ayant préparé un théâtre sur l’Evangile.

4. Mardi 14 et mercredi 15 juin : Tournée à Tomboarivo et première réalisation de théâtre d’Evangile

Le mardi de Pentecôte, rempli de la joie du partage avec Wilson (cf. ci-dessus), nous partons chacun de notre côté en tournée pour deux jours dans les fiangonana de Tomboarivo. La personne qui devait m’accueillir n’est pas là, mais je pense être capable de retrouver le sentier jusqu’à la première fiangonana à une dizaine de kilomètres. Une jeune de 13 ans, à qui je demande le chemin pour vérifier que je ne fais pas fausse route, court chez elle pour prévenir sa famille et me rejoint en courant en insistant pour m’accompagner alors qu’il reste 6 ou 7 km. J’ai refusé, mais j’ai été émerveillé par son attention.

Lors de l’homélie à la messe de la Fiangonana, je demande qui était au congrès ? Personne. Je demande qui est au F.E.T. ? Plus de 50 doigts se lèvent. Je lance le cri « Iraik’i Kristy ! » Tous se lèvent et crient « Idreto zahay ». Je demande s’ils se sont réunis pendant l’année ? Jamais. Alors je leur fait part du projet et demande aux enfants et à quelques adultes de rester après la messe pour expliquer mieux le projet.

Après le repas, comme c’est la fête du « Vokatra » (denier), des enfants et des adolescents dansent et font un hommage au prêtre, aux catéchistes. Quand la fête s’arrête, une dame me dit : « Père, comme vous ne partez pas et que vous couchez là ce soir, il faudrait que vous commenciez tout de suite le travail avec les enfants et elle appelle les enfants à venir me rejoindre. Et voilà 3 équipes qui commencent à s’organiser et à mettre chacune en scène la rencontre de Jésus avec l’aveugle Bartimée. Le résultat est pauvre. Ils ont un mal fou à lire, à parler, ils n’ont jamais fait ça, mais ils sont heureux. Ensuite nous nous retrouvons pour partager la « Parole de vie » et je demande :

Dans votre fiangonana, il y a des « Bartimée », des gens qui se retrouvent exclus au bord de la route ?

–     Non, tout le monde est intégré.

–     Tout le monde va à l’école ?

–     Non (Je ne serais pas étonné si une enquête montrait que 50 % des enfants dans ces villages ne sont pas scolarisés).

–     Tous connaissent la joie de venir à l’Eglise et de pouvoir prier ensemble, connaître Jésus ?

–     Non…

Ensuite, je demande aux adultes qui ne sont par repartis dans les hameaux éloignés s’il y en a qui veulent lire les Actes des Apôtres. A 17h, il y a une vingtaine d’adultes et autant d’enfants qui viennent. Je suis sûr d’avoir déjà lu avec eux le chapitre 1, mais personne ne se souvient de rien… et nous le relisons. Quand l’obscurité est trop forte, je parle de la maladie alcoolique (cf. ci-après).

Le lendemain après-midi, rentrant de la deuxième fiangonana, ayant fait 25 km à pied ce jour, je demande à Joseph Antoine, le Mpiadidy, catéchiste responsable des catéchistes de toutes les fiangonana dépendant du village de Tomboarivo, s’il serait d’accord pour que la retraite de Première Communion qui doit commencer mardi se fasse aussi avec du théâtre. Il est immédiatement enthousiaste et nous continuons à « rêver » en imaginant que, quand je passerai dans les fiangonana, les équipes présenteraient leur cahier et l’une d’entre elles ferait une présentation d’un théâtre d’Evangile pendant la messe. Quand les équipes seraient plus sûres d’elles, elles iraient à plusieurs dans un hameau sans église, allant frapper à la porte des gens et les invitant à un théâtre en plein air, puis les invitant à venir à la prochaine prière ou messe à la fiangonana.

Quand Wilson arrive de sa tournée, Joseph Antoine lui communique son enthousiasme et quand il me rejoint à Isaka, il me demande si je ne peux pas lui préparer les éléments pour qu’il puisse faire la même chose à la retraite des enfants d’Isaka.

Problème : pas d’ordinateur, car je ne pensais pas en avoir besoin ni pouvoir l’utiliser car je devais passer tout le mois hors d’Isaka. Il faut faire un scénario écrit de deux Evangiles pour chacune des 30 équipes (150 enfants à Isaka, 110 à Tomboarivo). On est mercredi soir et la retraite commence jeudi soir… Je passe une partie de la nuit et toute la journée à préparer 8 évangiles différents et des collégiennes viennent faire office de « photocopieuses ».

5. 16 au 19 juin : Retraite de Première Communion à Tomboarivo et Isaka et lancement des « théâtres d’Évangile »

5.1 Vendredi 17 juin : journée sur l’eucharistie

Jeudi soir, les 120 enfants et 10 adultes sont là, ayant marché jusqu’à 3h pour venir. Le soir, avec Joseph Antoine, nous présentons le projet et 8 catéchistes ou professeurs des écoles acceptent d’animer une équipe. J’alerte sur la manière d’assurer l’ordre en demandant à ce que notre manière de reprendre les enfants manifeste l’amour du Christ pour eux et en évoquant ce qui m’avait attristé à Ikalalao. L’horaire prévu est le suivant :

5h45 La cloche sonne et chacun prie l’angélus

6h00 Gymnastique puis déplacement à la rivière pour faire sa toilette

7h00 prière à l’Eglise puis petit déjeuner

8h00 Mise en 8 équipes dans l’Eglise

8h15 travail de préparation du théâtre

 2 équipes prépareront l’évangile de l’appel des disciples chez St Jean

 2 autres, le lavement des pieds

 2 autres la Cène chez Matthieu

 2 autres : Jésus à Gethsémani.

9h00 Par groupe de deux équipes ayant préparé le même Evangile, les équipes se présentent leur théâtre puis partagent les « Paroles de vie » et cherchent les « lumières » dans le texte pour faire la Première Communion.

9h30 pause

10h00 en grand groupe : présentation des théâtres et réflexion à partir des « Parole de vie » et lumières trouvées par les équipes pendant la messe.

12h00 repas

13h30 reprise en travail en grand groupe, puis chants, puis chapelet, puis prière du soir

18h00 dîner puis coucher

C’était ce qui était programmé…

En fait, le petit déjeuner n’est pas prêt à l’heure. Puis, à 8h30, il n’y a que 4 catéchistes sur 8 de présents, dont un complètement aphone. Nous ne formons que 5 équipes et le Mpiadidy en prend une tandis que je prends le groupe d’adultes. Les catéchistes n’ont jamais fait ça, les enfants non plus et ils ont d’énormes difficultés de lecture. Ils ont douze ans et plus, mais plus de la moitié n’arrive pas à lire et ils ont peur. Alors, je passe d’équipe en équipe pour relancer donner des conseils. Je redemande où sont les 4 autres catéchistes. L’un est arrivé, mais il est ivre et ne peut prendre d’équipe. Il sera ivre pendant toute la retraite.

Mon malgache est « excellent » ce qui fait que mes conseils semblent plus compliquer qu’aider. J’explique qu’il ne suffit pas de lire le texte, qu’il faut faire des gestes. A plusieurs reprises, je décale les horaires et finis par stopper le travail à 10h alors qu’apparemment rien n’est prêt en lançant la récréation et en donnant rendez-vous à tous à 10h30 dans l’Eglise pour la messe. Quand je pense à Isaka où les catéchistes et Wilson n’ont jamais fait ça, je panique et préfère ne plus penser et croire coûte que coûte que quelque chose va en sortir. De toutes manières, il n’y a plus le choix.

La messe commence et vient le moment de la liturgie de la parole. Appel de l’équipe qui devait faire le théâtre sur l’appel des disciples… personne. Deux des catéchistes absents devaient faire ce texte. Puis vient l’équipe d’un jeune professeur de l’école catholique de Tomboarivo, Jean Didier qui doit présenter le lavement des pieds. Et là, surprise : superbe théâtre. Quatre autres équipes suivent pour présenter les deux autres textes. C’est très pauvre, mais on arrive quand même à reconnaître. Après chaque présentation, on partage les « Paroles de vie » et je fais un bout d’homélie avec mon « excellent malgache » et Joseph Antoine reprend l’ensemble avec une passion et une capacité à captiver les enfants extraordinaire. Pendant toute la retraite nous avons formé un duo très heureux de travailler ensemble, totalement sur la même longueur d’ondes.

A 12h… pas de repas prêt ! La viande n’est pas arrivée à temps et le repas est annoncé pour 13h30. Il fait très chaud, il n’y a pas d’ombre, Jean-Didier, anime des jeux. Aucun enfant ne proteste. Comme j’ai du mal à comprendre les ordres que donne Jean-Didier, j’ai vite fait de ne pas arriver à faire les mouvements demandés et de me retrouver au centre avec un gage : danser… à la plus grande joie des enfants.

A 16h, après des interventions du Mpiadidy, c’est le temps du chapelet en montant conclure la prière en haut de la colline où il y à une statue de la vierge. Le spectacle est prenant : file de 120 jeunes et adultes aux habits multicolores qui se détachent au-dessus des herbes hautes sous le coucher de soleil, faisant penser aux pélerinages de Chartres dans les blés ; en contre-bas : l’église ; plus bas, les rizières qui descendent jusqu’au fleuve Matsiatra et ses cascades entre les rochers ; en face : des montagnes ; le tout avec les chants, les prières, le sérieux des enfants qui prient en même temps que leurs sourires.

Réunion d’évaluation : je demande aux catéchistes ce qu’ils pensent de la journée. Ils répondent les uns après les autres, mais je ne comprends rien de leurs réponses… Un professeur qui parle bien français me traduit qu’ils sont enthousiastes de la manière d’animer par petites équipes et avec du théâtre mais qu’ils se critiquent parce qu’ils n’étaient pas là à l’heure. Reprenant le fait qu’un catéchiste ait été ivre toute la journée, je fais mon intervention désormais habituelle sur l’alcool (cf. ci-après).

A 21h, je file à Isaka pour chercher les copies des Evangiles du lendemain que les collégiennes ont dû finir de recopier en 30 exemplaires. Les catéchistes d’Isaka sont encore réunion d’évaluation. Ils sont enthousiastes et tout s’est bien passé, même si les enfants et les catéchistes ont d’abord eu du mal à faire les théâtres d’Evangile.

5.2 Samedi 18 juin : journée du pardon

Il était prévu que je célèbre 25 mariages pendant la messe de la retraite de Première Communion… J’ai demandé à célébrer 2 messes : une pour les mariages, une pour la retraite.

Juste après Pâques, dans cette même église, j’avais célébré 173 baptêmes de bébés, d’enfants et de quelques adultes, au cours de la messe du dimanche. Ils avaient enlevé tous les bancs pour gagner de la place et seuls ceux qui recevaient le baptême, leurs parents, parrains et marraines, ont réussi à entrer. Les autres (3 fois plus de gens dehors que dedans) suivaient et priaient dehors malgré l’absence de toute sono.

Le programme prévu pour cette deuxième journée de retraite était le suivant :

5h45 La cloche sonne et chacun prie l’angélus

6h00 Gymnastique puis déplacement à la rivière pour faire sa toilette

7h00 prière à l’Eglise puis petit déjeuner

8h00 Mise en 5 équipes dans l’Eglise / pendant que Joseph Antoine, le Mpiadidy accueillera les couples pour le mariage et préparera les registres.

 2 équipes prépareront l’évangile de Zachée

 1 autre, la femme adultère

 1 autre, le pharisien et le publicain

 1 autre, le Fils prodigue.

9h00 Présentation des théâtres dans l’Eglise

9h30 pause

10h00 Préparation de la célébration de Première Communion dans la cour pendant que je confesserai les 25 couples qui vont se marier

11h00 Chapelet pendant que je célébrerai la messe de mariage avec le Mpiadidy et que les catéchistes s’occuperont des jeunes.

12h00 repas

13h30 Rédaction d’une « lettre à Jésus » dans laquelle chaque enfant sera invité à écrire une « Parole de vie » et en quelques mots pourquoi il veut faire sa communion ou (et) à dessiner (1/2 n’arrive pas à écrire), confessions des 120 enfants et 10 adultes.

16h00 Messe avec présentation de nouveau des théâtres

18h00 dîner puis coucher

Là encore, la réalisation a été légèrement différente…

Pendant la préparation des théâtres, j’allais d’une équipe à l’autre pour les aider. J’avais suggéré que les pharisiens qui amènent la femme adultère à Jésus viennent avec une pierre à la main qu’ils laisseraient tomber par terre l’un après l’autre après que Jésus ait invité celui qui n’a jamais péché à jeter la première pierre. Quand je passe dans cette équipe, aucun apôtre n’a de pierre à la main, mais, surprise, après que Jésus ait invité celui qui n’a jamais péché à lapider la femme, une pierre vole en direction de la femme : c’est Jésus qui l’a lancée ! Je réexplique, mais mon malgache est vraiment excellent, et, lors de la messe, ce sont tous les pharisiens qui lapident la femme.

A 9h00, le Mpiadidy me dit qu’il a du mal, qu’il n’y a que 4 dossiers de prêts sur 25… A 10h, je confesse les mariés qui sont là. A 10h45, Joseph-Antoine me prévient qu’il n’y arrive pas, que des papiers ne sont pas prêts et que des gens sont partis à pied pour Isaka (10 km) pour voir le Père Wilson et résoudre les problèmes… Nous rattrappons les jeunes qui partaient pour le chapelet et nous décidons de célébrer la messe de la retraite à 11h et de repousser celle des mariages à 16h.

Les théâtres sont super. L’église est comble car les gens venus pour les mariages y participent aussi. Pendant l’Evangile du Fils Prodigue, un jeune coince la tête de son camarade sous son bras et va tuer le veau gras… Quant à Zachée, il se perche quand Jésus arrive. Ils ont compris ce qui est attendu d’eux.

13h30… Le repas n’est pas fini. 14h : j’essaye de demander aux catéchistes de rentrer dans l’église avec l’équipe dont ils ont la charge pour les aider à écrire la lettre. Quand j’arrive, tout le monde est mélangé. Les gens du mariage sont entrés aussi avec plein de bébés et d’enfants en bas âge qui jouent et crie et quand j’essaye de donner des directives, personne ne comprend… On finit par arriver à mettre dehors ceux qui ne sont là pour la retraite et je démarre les confessions que j’arrive à terminer à 15h55… Pendant ce temps, les catéchistes ont animé une répétition de chants, le Mpiadidy est passé par moments, a « corrigé le tir » à ma demande pour l’Evangile de la femme adultère.

A 16h : début de la messe de mariage. Ils ne sont « que » 13 couples mais je découvre que j’ai aussi 5 baptêmes d’enfants et un baptême d’adulte à célébrer… Heureusement, j’ai les flacons d’huile. Les 12 autres mariages sont annoncés pour le lendemain après-midi car les papiers n’ont pas pu être résolus. Finalement, nous les ferons plus tard. Je suis épuisé. Je n’ai pas pu préparer d’homélie ni lire le rituel avant. Il y a des mots du rituel que je prononce mal, et comme je dois les répéter 26 fois, les gens rient avec beaucoup de gentillesse et me corrigent pendant la célébration. Pendant l’homélie, ils m’aident à trouver les mots et Joseph Antoine reprend avec sa manière extraordinaire de s’adresser aux gens. Je profite des signatures pour me reposer discrètement dans le dos des gens qui signent.

A 18h, la messe est finie. Pendant ce temps, les enfants ont répété la messe et été dire le chapelet, mais les gens m’attendent : il n’y a plus de bois pour le feu et la cuisine est en panne. Nous partons à Isaka avec le 4×4. Wilson est toujours aussi heureux. Au retour, à 19h30, nous trouvons les gens en train de manger. Finalement, ils ont réussi à faire cuire le repas avec ce qu’il restait.

Pendant toute la retraite, j’ai demandé à manger avec les gens et à ne pas avoir de repas spécial. Quelle joie d’être là au milieu d’eux, d’autant plus adopté que le théâtre a rapproché les gens des catéchistes et de moi. Il fait froid : si la température monte à 30° dans la journée au soleil, elle chute à 3° au petit matin. Un enfant de 2 ans n’a qu’un sweet-shirt retroussé au-dessus du nombril ; pour le reste, il est nu ; il ne se plaint pas et mange son riz. La nuit étoilée, la lune, le visage des femmes qui font la cuisine éclairé par la lueur du feu, le bruit du fleuve en contre-bas, les chants qui montent ici ou là, l’enfant qui repère que je n’ai pas à boire et qui m’apporte un verre d’eau ayant servi à la cuisson du riz, je me régale… les puces et les moustiques aussi. J’ai même fait la connaissance d’une sous-espèce de puces, plus petite que l’espèce habituelle, qui pond sous la peau ce qui provoque une sorte d’abcès et peut donner de la fièvre. Là, la puce a choisi la plante des pieds ce qui ne simplifie pas la marche quand on a extrait la petite colonie qui avait fait son nid.

La saison sèche a commencé les lueurs des feux de brousse dans la nuit se rajoutent au spectacle. Ce serait féérique s’ils ne signaient l’arrêt de mort de Madagascar. Les gens les font pour nettoyer le terrain et parce que une herbe tendre pousse ensuite. Cela a pour effet de brûler les arbres, de détruire les divers animaux dans le sol et sur le sol, de favoriser l’érosion déjà impressionnante, de tarir toutes les sources qui pourraient y avoir, de faire de Madagascar un caillou, comme c’est déjà le cas à Haïti. Même les arbres qui ne sont pas atteints par les flammes sont rendus malades par les fumées qui deviennent suffocantes quand on arrive au moment où il y a le plus de feux.

5.3 Perspectives pour la suite

Ce samedi soir, la réunion des catéchistes a été l’occasion d’exprimer encore leur immense joie de ce qui a été vécu et je redis le projet pour la suite :

–     constituer des petites équipes dans toutes les fiangonana,

–     préparer des théâtres,

–     faire un cahier d’équipe,

–     jouer pendant les messes,

–     aller faire des missions dans les hameaux et monter un vrai théâtre en plein air en intégrant les cochons du hameau dans le théâtre du Fils Prodigue par exemple, en leur donnant vraiment à manger, etc.

–     aider les gens à réfléchir à partir de l’Evangile à leur vie.

Par exemple : Le fils prodigue s’est retrouvé sans rien, qu’est-ce qui l’a rendu pauvre ? Et nous, qu’est-ce qui nous appauvrit ? le taoka gasy (rhum), le fait de vivre en ne se préoccupant que de l’immédiat et en n’envoyant pas les enfants à l’école, en déforestant, en faisant des feux de brousse, etc. A qui Jésus veut dire par notre intermédiaire : Zachée, descend vite, il me faut aujourd’hui demeurer dans ta maison ? Qui n’est pas encore à l’école, au catéchisme, en équipe F.E.T. ? Etc.

J’espère arriver à mélanger la pédagogie du mej, de l’A.C.E., de la joc avec ses tracts enquêtes : dans ton village, qui va à l’école ? Qui n’y va pas ? Pourquoi ? Que peut-on faire ?

J’en redis l’enjeu : aider les enfants et jeunes à grandir humainement en apprenant à lire, écrire, exprimer un choix personnel, s’exprimer devant d’autres et créer, développer d’autres capacités que ce que propose la formation scolaire actuelle à Madagascar, connaître l’Evangile, savoir le méditer, se laisser travailler par lui, devenir disciples et apôtres jusqu’à transformer la vie ; permettre aux catéchistes de faire le même chemin, de trouver une autre relation aux enfants, appeler les catéchistes à avoir un cahier de « Paroles de vie » dans lesquels ils écriraient aussi bien les paroles de l’Evangile du jour qui les touchent que ce qu’ils ont entendu et vu de l’action de l’Esprit Saint dans le cœur des enfants et jeunes à travers leurs réflexions ou actions (cf. notamment le cahier du responsable d’A.C.E. –            Action Catholique des Enfants ; l’Etude d’Evangile au Prado).

Comme je disais à un catéchiste que cette méthode avait l’avantage de former les enfants, il a immédiatement dit : « Mais elle nous forme nous d’abord ». Si les choses se mettent en place, elle permettra de fait de former les enfants, de former des jeunes qui les accompagnent, de former les catéchistes, de mobiliser et renouveler les petites fiangonana, d’aller à la rencontre de ceux qui n’y viennent pas, et cela se fera sans dépendre d’un apport financier extérieur, avec les richesses des gens et de la Parole de Dieu dans leur cœur.

J’ai de plus en plus la conviction que les gens de Madagascar n’ont pas d’abord besoin d’apports d’argent qui ont des effets secondaires souvent désastreux, mais d’être aidés à reprendre confiance en eux, à trouver dans l’Evangile et dans ce type de méthodes éducatives si chères à Paulo Freire au Brésil un chemin pour se relever.

Pour le moment, c’est de l’ordre du rêve et il y a encore loin du rêve à la réalisation ! Ceci dit, ces jours-ci, la réalité a largement dépassé le rêve, car je ne rêvais pas de pouvoir proposer quelque chose à Befeta et c’est déjà une immense joie que d’avoir une perspective pour évangéliser et évangéliser toute la vie, pas seulement apprendre des définitions de catéchisme, le faire en rendant les enfants acteurs, en leur permettant de grandir humainement en apprenant en même temps à lire, écrire, relire la vie, s’exprimer par le théâtre, en appeler d’autres, dynamiser les communautés.

A un moment, j’ai rêvé de demander l’aide d’une association qui parraine des enfants et assure la prise en charge financière des « écolages », de proposer à ceux d’entre vous qui le souhaitent de nous soutenir financièrement et de rendre les enfants du FET et les professeurs des écoles responsables du suivi des enfants qui auraient ainsi été pris en charge et auraient pu rejoindre l’école. Problème : même les meilleures actions ont des effets qui peuvent ne pas être ceux escomptés. Là, je crains que ceux qui payent l’écolage ne veuillent plus le payer et que l’on casse le travail « d’auto prise en charge » des Eglises africaines. Je crains aussi d’arriver à un résultat qui me coupe des autres prêtres malgaches en me mettant dans la position de celui qui a les moyens de faire quelque chose parce qu’il est vazaha et peut faire venir de l’argent. Cela ne met pas en cause la qualité du travail de l’association évoquée et eje me réjouis de cette diversité de charismes mais je renonce à ce chemin pour moi.

Au Brésil, le Président Lula a fait un travail extraordinaire avec le plan d’éradication du travail infantile en donnant une subvention aux familles pauvres qui inscrivent leurs enfants à l’école et dans les centres d’animation de ce programme en dehors des heures d’école.

A 19h30, j’ai eu la curiosité d’aller voir comment les gens étaient installés pour dormir : j’escalade l’échelle qui donne accès par l’extérieur à l’étage au-dessus des salles de classe de l’école catholique. La porte d’accès fait 1m20 de haut pour 0,75 de large. Elle donne sur une première salle de 6 m x 6 m dans laquelle de la paille a été mise. Le toit est en chaume. L’éclairage : des lampes à pétrole suspendue pas très loin du toit de chaume avec de nombreuses toiles d’araignées susceptibles de faire de merveilleuses mèches. J’essaye de compter les têtes : une soixantaine d’enfants garçons et filles, de bébés, allongés les uns sur les autres et des adulte hommes et femmes qui ne peuvent s’étendre et vont dormir assis, faute de place. Un enfant dit : « Mafana ! » (il fait chaud). De fait, c’est irrespirable et il n’y a pas le volume d’air nécessaire par personne. Au bout de cette première pièce, une porte de la même taille que la première donne accès à une deuxième salle identique avec 60 personnes aussi. Quelques jours après, ayant vérifié la taille de la salle, j’ai été surpris de voir combien le plancher bougeait sous mon seul poids et rien ne prouve qu’il ne soit capable deporter un tel poids, mais, pendant la retraite, ça n’a pas lâché. A l’étage au-dessous il y avait deux salles également pleines de gens. On est loin des normes de sécurité de France. Personne ne râle, tous les visages sont rayonnants, souriants. A 20h00 : silence complet… Personne ne chahute. A 20h30, pourtant, chahut local : les gens n’arrivent pas à dormir, alors les cantiques à plusieurs voix avec des parties plus ou moins en canons s’élèvent dans la nuit sans s’interrompre jusqu’à 23h30.

A 3h30, un bébé pleure dans la nuit. Il hurle, ça dure, un autre lui répond. Les gens sortent les uns après les autres pour « aller en récréation » (manière de demander aux chauffeurs des taxi-brousse un « arrêt pipi »). A 4h, tout le monde est debout, toujours aussi souriant.

Je n’ai pas vu la moindre bagarre entre des jeunes, comme je n’en ai jamais vu alors que j’ai en permanence à Befeta, comme à Ikalalao, Isaka ou Tomboarivo, la cour de l’école sous les yeux et vit le plus clair de mon temps entouré d’enfants et émerveillé en les regardant jouer.

5.4 Dimanche 19 juin : Première Communion

L’église est bondée. Beaucoup ont fait 2 ou 3 heures de marche. Comme pour les baptêmes, il y a 3 fois plus de monde dehors que dedans. Nous n’avons pas pris l’Evangile de la fête de la Trinité mais celui de Zachée remarquablement joué par une équipe. Tous ceux de l’extérieur qui le peuvent regardent par la fenêtre. Je me suprend à lever les yeux vers le toit, tellement cela évoque les récits de l’Evangile, mais personne n’essaye d’entrer par là. Est-il besoin de vous dire la joie qui m’habite ? Elle n’a d’égal que celle des enfants, des catéchistes et de leurs parents. Lors de la confirmation, l’évêque, accueillant notre effort pastoral, nous a appelé à garder la proclamation normale des lectures du jour mais à intégrer le théâtre en début d’homélie.

5.5 Théâtres pour la confirmation

L’après-midi, une partie de la nuit et tout le lundi matin, sprint pour écrire les scénarios des quatre retraites de confirmation (Isaka et Tomboarivo du jeudi 23 au samedi 25, Ikalalao et Befeta du lundi 27 au mercredi 29) qui ont été suivies par la visite pastorale de l’évêque avec confirmation dans chacun des 4 centres du jeudi 30 juin au dimanche 3 juillet.

 

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