Un ministère tout spirituel (Revue des Prêtres du Prado, avril 2003)

Quand nous nous retrouvons au Prado, nous avons l’habitude de partager non seulement les difficultés mais aussi les joies rencontrées dans le ministère. Mais quand nous évoquons la multiplicité des tâches, c’est souvent pour exprimer un certain écrasement, une inquiétude pour l’avenir, une question sur le sens même de ce que nous faisons.

Ces questions sont très réelles et la seule approche spirituelle ne suffira pas à les résoudre. Pour éclairer les choix que nous aurons à faire avec d’autres, en Eglise, nous gagnerons à nous remettre devant le sens de notre ministère. Antoine Chevrier peut nous y aider.

Dans cette perspective, l’assemblée générale du Prado avait recommandé pour « sortir avec le Ressuscité à la rencontre des pauvres » de réfléchir sur le ministère du prêtre comme « ministère spirituel », et même comme « ministère tout spirituel » (P.P.I. n° 75, Document final p. 25-26 ; V.D. p. 304)

Mais, comment accueillir cette expression « ministère spirituel » au moment où certains recherchent le « spirituel dans les sacristies et en fuyant la vie du monde ?

1. Quelques expressions fortes

L’expression « ministère spirituel » est présente à des moments clefs de la vie d’Antoine Chevrier, en particulier quand il décide de quitter la Cité de l’Enfant Jésus (lettre 23), et le mot « spirituel » intervient dans des passages importants du Véritable Disciple.

Plus tard, il écrira :

« Je ne demande à Notre-Seigneur pour vous et pour tous ceux de la maison que l’attrait spirituel pour bien faire le catéchisme, l’amour de la pauvreté et la charité. (…) Qu’il est triste de voir tout ce monde ne s’occuper que de choses étrangères à celles auxquelles nous devrions nous consacrer entièrement. Ne sommes-nous pas là pour cela et pour cela seul : connaître Jésus-Christ et son Père et le faire connaître aux autres (…) ?… savoir parler de Dieu et le faire connaître aux pauvres et aux ignorants, c’est là notre vie et notre amour. » (L. 181)

« Le ministère du prêtre est un ministère tout spirituel. Quand Notre Seigneur envoie ses apôtres, il ne les envoie pas pour s’occuper du monde, travailler, bâtir, faire le commerce ; mais il les envoie pour prêcher et guérir ; voilà les deux grandes missions que Jésus Christ leur confie : « prêcher et guérir ». « Je vous envoie comme mon Père m’a envoyé ». (Jn 20,21) » (V.D. p. 304)(cf. aussi L. 89 ; V.D. p. 299)

Celui qui a une haute idée de la grandeur du « ministère spirituel », qui travaille à « faire l’Oeuvre de Dieu », est un homme qui ressent fortement sa fragilité, celle aussi de son époque :

« Je me trouve si pauvre, si incapable, si petit que j’ai bien honte et si je ne savais que je dois tout trouver dans le St Evangile et les épîtres de St Paul, je n’oserais pas commencer ce travail car je suis bien ignorant (…) mais avec le St Evangile il me semble que je suis plus fort, que je puis espérer car après tout, ce n’est pas moi, c’est Jésus-Christ et avec lui on ne se trompe pas, avec lui on a l’autorité, avec lui on est plus fort » (L. 309)

2.     Contempler le Christ

Antoine Chevrier commence par regarder Jésus, le contempler, lui qui vit totalement uni à son Père dans l’Esprit, modèle d’une vie et d’un ministère spirituel, modèle d’un ministère animé par l’Esprit et qui communique cet Esprit. (V.D. p. 61)

« C’est à sa lumière que nous pouvons connaître la valeur spirituelle de chaque chose », savoir regarder le monde, ceux que nous rencontrons avec le regard de Jésus (V.D. p. 89-90)

Le chemin du ministère spirituel est celui du Serviteur, de Celui dont la « royauté toute spirituelle » consiste à se lier totalement par amour à l’humanité, à assumer toutes les conséquences humaines de ce choix dans un lien total au Père qui l’envoie. (V.D. p. 93-95).

A partir de cette contemplation, nous sommes remis devant une décision : Antoine Chevrier nous appelle à prendre le Christ comme fondement spirituel pour devenir une pierre de l’édifice spirituel de Dieu. (V.D. p. 103).

« Prendre Jésus Christ comme fondement spirituel », « le laisser conduire les travaux, choisir ses ouvriers », « commencer avec Dieu, agir et finir avec Dieu. »

  • Comment ces expressions nous éclairent-elles ? Comment nous y prenons-nous pour essayer de les vivre, tant dans notre vie de disciple qu’en pastorale ?
  • Comment éclairent-t-elles notre réflexion pour les décisions que nous avons à prendre personnellement et en Eglise dans les mutations actuelles ?

3.     Recevoir l’Esprit Saint pour le communiquer, donner le pain spirituel

Un ministère spirituel, c’est un ministère qui se préoccupe à la suite du Christ, de communiquer la vie spirituelle et divine (V.D. p. 104), de travailler à que ce soit le Saint Esprit qui nous donne le sens des choses spirituelles (V.D. p. 117), à accueillir les soins tout particuliers de la Providence et accepter de « s’engager à suivre Jésus-Christ dans sa vie parfaite ». (V.D. p. 121)

Dès lors, le ministère spirituel est vécu par des hommes qui n’ont pas peur de s’engager comme envoyés de Dieu en se liant avec les plus pauvres par amour, pour « les préserver du péché, les conserver dans la grâce de Dieu et leur donner la saveur spirituelle en mettant en elles la foi et l’amour de Dieu » (V.D. p. 136). Ils seront conduits à « faire ce travail spirituel bien plus difficile que le travail matériel » pour qu’en nous, et dans ceux qui nous sont confiés, « ce soit l’Esprit Saint qui produise tout l’intérieur. » (…) « Mettez l’intérieur dans les âmes, l’extérieur viendra toujours ; mettez l’extérieur, vous n’avez rien fait. (…) Il faut poser comme fondement principal l’intérieur, la sève spirituelle qui doit donner la vie à l’extérieur, autrement on ne fait rien de solide, de vrai, de durable. » (V.D. p. 222, cf. L. 93)

Au moment où nous sommes lancés dans la nécessaire mise en place des nouvelles paroisses, où nous sommes pris dans de multiples mutations :

  • Comment ces paroles nous inspirent, nous guident dans notre action pastorale ? Quelles réalisations concrètes pour les vivre ?
  • Comment nous y prenons-nous pour ne pas seulement mettre en place des équipes d’animation paroissiale ou autres, des nouvelles paroisses, mais former des apôtres, et d’abord des apôtres pauvres pour les pauvres, mettre la sève dans les personnes, les communautés ?
  • Quand nous vivons des liens de proximité, des engagements associatifs (pour tous et pour les P.O. en particulier), que veut dire pour nous l’expression « avoir un ministère spirituel » ?
  • Comment donner le pain spirituel, faire l’ouvrage et pas seulement beaucoup travailler ? (L. 89)
  • Est-ce le même souci de dépendre de la Providence, de ce que Dieu veut, de ce qu’il fait, avec la conscience que Christ agit aujourd’hui et la préoccupation de rejoindre ce qu’il fait qui nous anime ? comment ? Qu’est-ce pour nous qu’une manière juste de nous appuyer sur la Providence par rapport au souci de l’Eglise et du monde demain ?

4.     « Suivre Jésus-Christ dans sa vie parfaite… » (V.D. 121) au sein d’une famille spirituelle

Si nous voulons vivre un ministère spirituel, un ministère de celui qui se laisse guider par l’Esprit de Dieu, qui cherche à communiquer cet Esprit, nous arrivons nécessairement à l’appel aux conseils évangéliques, le Concile Vatican II lui-même nous y engage avec insistance (Vie et Ministère des prêtres n° 11 à 17)

Avec les mots du XIXème siècle, Antoine Chevrier développera les renoncements pour mener « une vie vraiment spirituelle ». Nous n’exprimerions plus les choses de la même manière mais l’appel reste juste. De même quand il oppose nourriture spirituelle et matérielle. (V.D. p. 183) Plus loin, il fait un lien entre chercher à vivre un ministère tout spirituel et rechercher une pauvreté évangélique. Ailleurs, Antoine Chevrier dit « Que l’obéissance doit être notre nourriture spirituelle. » (V.D. p. 255)

  • La pauvreté choisie permet de se situer plus librement dans le monde et l’Eglise tels qu’ils nous sont donnés et de rejoindre le Christ là où il se donne, de construire avec ce qu’il fait lui, de dépendre de la Providence pour être sûrs que ce soit vraiment son Œuvre.
  • La chasteté ouvre à un juste chemin vers la responsabilité partagée.
  • L’obéissance peut être chemin pour consentir au monde auquel nous sommes envoyés, accueillir les gens là où ils en sont et tels qu’ils se présentent, pour ensuite ouvrir un chemin en se laissant conduire par l’Esprit Saint. Il ne s’agit pas seulement de la question de l’obéissance aux responsables, mais de l’obéissance à ce que le Christ fait dans le monde où nous sommes, au chemin qu’il a choisi, « lui qui s’est fait obéissant jusqu’à la mort et la mort de la croix » (Ph 2). Ce peut être l’occasion de vérifier ce qui nous guide dans nos choix entre de multiples sollicitations : l’Esprit ? notre esprit ? « L’obéissance doit être notre nourriture spirituelle… », c’est-à-dire non pas seulement ce qui nous contraint, mais ce qui est source de vie pour nous. Comment cela est vrai dans notre expérience ? A quelles conditions ?

Ensuite, Antoine Chevrier fait le lien entre chercher à avoir un ministère tout spirituel et ne pas perdre de vue la perspective de la rencontre finale du ressuscité, perspective essentielle pour y voir clair dans les difficultés du temps présent. (V.D. p. 286-302)

Dans la ligne de cet appel à la vie évangélique pour vivre un ministère vraiment spirituel, Antoine Chevrier nous appelle, à renoncer à notre famille naturelle et à « former entre nous une véritable famille spirituelle qui n’a plus pour lien ni la chair, ni le sang, mais qui a pour lien Dieu, sa parole et la pratique de cette même parole. » (V.D. p. 151) La manière dont il a accueilli sa mère nous interdit de faire des contresens : il ne s’agit pas de rejeter notre famille, mais de laisser tous nos liens, y compris familiaux, être éclairés par l’Evangile et la mission reçue.

Cet appel à former une véritable famille spirituelle vient aussi de la conscience profonde qu’Antoine Chevrier avait de sa fragilité et du fait que suivre le Christ, ce n’est pas être laissé à soi-même, mais apprendre à compter sur et avec les autres. Cette conscience l’a amené sans cesse à chercher un « bon confrère » qui l’aide à marcher dans cette voie d’un ministère tout spirituel. (L. 52 et suivantes)

Là encore, la réflexion sur le ministère spirituel nous amène à vérifier que les liens entre nous, entre prêtre du Prado, avec les prêtres de nos diocèses, sont bien à ce niveau-là, que les paroles que nous échangeons relèvent bien de ce lien au Christ, à sa Parole.

5.     Suivez-moi dans ma charité

« Nous demanderons à Dieu de faire naître en nous une grande compassion pour les pauvres et les pécheurs, qui est le fondement de la charité et, sans cette compassion spirituelle, nous ne ferons rien. (…) Nous ne refuserons jamais de rendre service à qui que ce soit, avec joie et bonheur, nous regardant, par charité, comme les serviteurs de tout le monde. Nous prendrons pour devise de charité cette parole de Notre Seigneur : « Prenez et mangez » (Mt.26/26), nous regardant comme un pain spirituel qui doit nourrir tout le monde par la parole, l’exemple et le dévouement. (V.D. p. 418)

Puisse l’Esprit, nous rendre inventifs pour aujourd’hui sur la manière de vivre « un ministère tout spirituel » à la lumière de ces paroles d’Antoine Chevrier resituées dans leur contexte et éclairées par une contemplation assidue de l’Evangile. Puisse l’Esprit aider tous les baptisés qui entendent cet appel à les recevoir pour eux.

Bruno Cadart

 

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